La soeur de Pascal Herlem

product_9782070148639_195x320Un si fracassant silence
Chronique d’Abigail

La soeur, pour Pascal Herlem, désigne celle qui n’est jamais, ou tardivement, nommée, mais sur qui les mots des tiers circulent. En un flux constant, la soumettant à une permanente étude étiologique, sans que jamais l’intéressée ne devienne sujet. La soeur désigne une objectivation et, dans le même temps, renvoie au lien de filiation.
Et c’est autour de cette énigme d’une vie, qui fût, pour l’auteur, à l’origine d’une véritable fission nucléaire intérieure, que Pascal Herlem construit son récit. Cette narration représente un aboutissement, celui d’un long travail exploratoire qui vient interroger et désordonner une cellule familiale construite précisément sur l’illusion de l’ordre et sur le non dit religieusement pratiqué.
Douloureusement, sans aucun jugement, Pascal Herlem revient sur ce secret de famille qui fût son socle de construction. Il reprend cette dérangeante énigme qui installa, en lui, une zone de chaos et d’insécurité. Il dit la soeur, une soeur, la sienne. Françoise. Et, pour celle que ne disposa que de quelques années d’une vraie vie où elle s’appartint enfin, c’est-à-dire à l’âge du placement en maison de retraite, ce récit a le pouvoir de sortir du néant la soeur, du non lieu où on la tenait, pour lui construire un vrai destin.
Pascal Herlem part de l’acte de lobotomisation dont sa soeur a été l’objet, ou plutôt la victime, commence par poser dans la première partie l’hébétude et la stupeur qui figent toute compréhension face à cette intrusion du chirurgical. Qui rompt une identité, détruit une intégrité. Le curseur se place sur la disparition de la soeur hors champ du réel, qui la rend omniprésente dans le champ de la psyché familiale. La lobotomie retranche; elle efface.
La seconde partie pointe le ravage de la relation mère-fille, de cette relation en miroir sur fond de volonté de domination. La mère veut faire plier la réalité à son fantasme. Endiguer le flot vital, étouffer l’appel montant des appétits de vivre. Retirer ce qui apparait toujours en trop.
Françoise, car elle finit bien sûr par être nommée, se voit assigner une place hors champ, à la marge. Autrui la définit, l’enferme; c’est une vie de contention. Françoise est institutionnalisée, diagnostiquée, objectivée, contrôlée. Pascal Herlem reconstruit le roman familial en troisième partie, démonte la projection fantasmatique de cette mère sur sa fille.
La soeur pose un constat, tente une analyse. Sans aucun pathos. Il extirpe des ténèbres un être que l’on y avait poussé. Ici, les mots tentent de donner forme et contour à une personnalité détruite, réduite au silence, spoliée de ses désirs propres.
Ils affirment, ces mots, le pouvoir et l’aspiration infinie de cette liberté de vivre. Et la catastrophe, le ravage originel de cette relation emmêlée entre mère et fille qui laissa si peu de place à la vie elle-même…


Editions: Gallimard, Coll. »L’Arbalète »
2015
118 pages
13,90 euros

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