Pars, le vent se lève de Han Kang

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Tristesse d’encre

« Les dalles du trottoir étaient grises de gel et je ne cessais de glisser sur mes vieux talons usés. Pour garder l’équilibre, je sortis les mains des poches de mon manteau. »

Ces premières lignes du roman ont une portée symbolique : elles annoncent la fragilité et l’existence bancale de notre protagoniste, Lee Jeong –hee, une femme d’une quarantaine d’année. Installée dans un café, elle attends un homme, Kang Seok –won. Celui-ci a écrit un article sur la mort d’une peintre, Seo In-ju, amie de Lee Jeong –hee. Cependant, Jeong –hee entend contester le contenu de l’écrit qu’elle estime inexact et qui peut porter ombrage à la mémoire de la défunte.

«  Durant ces trois derniers jours, j’avais lu et relu son article sans omettre un seul mot. « Epicentre des ténèbres », « Incantation de l’au-delà » : des titres plus ou moins abstraits –je ne sais pas si c’est lui ou l’éditeur qui les avait inventés, mais ils s’inspiraient des peintures de l’oncle, présentées dans cette revue comme des œuvres posthumes d’In–ju. En soulignant une affinité avec la mort, ils suggéraient aussi que l’accident d’In–ju était un suicide. »

Jeong –hee doute de la thèse du suicide et en fait part à Kang Seok –won. Elle toise l’homme et entend rétablir la vérité. Son projet est d’écrire un ouvrage dans lequel elle donne une version qui contrebalancera celle émise par Seok –won. Cependant, au fil de son enquête et de sa remontée dans le passé, Jeong –hee ressent de plus en plus la difficulté à saisir la vérité sur la mort de son amie. In–ju lui échappe et se dote de mille façettes. Jeong –hee est confrontée à la personnalité trouble et fuyante de son amie. Elle va aussi découvrir la vraie relation qui se nouait entre In-ju et Kang. In-ju comprend au fur et à mesure l’hostilité et la violence que ce dernier lui voue, elle, l’amie, l’aimée, l’indétrônable dans le cœur de la défunte. Son enquête se révèle par conséquent difficile d’autant plus que le danger la guette dans sa volonté de comprendre…

Pars, le vent se lève n’est pas un roman policier comme l’intrigue dans son amorce peut le laisser entendre. Le roman suit les méandres indéfinissables de la mémoire et le mécanisme complexe de la résurgence du souvenir. Tout à tour tragique et poétique, la quête de Jeong –hee suit une trajectoire inverse du souhait de celle-ci. En effet, plus elle avance dans ses recherches sur In-ju et plus le passé, le refoulé remontent à la surface et étouffent insidieusement sa vie déjà en déséquilibre. Le lecteur est introduit dans l’univers clos de l’héroïne. Il apprend ses déboires, sa tristesse lancinante, sa peur de vivre et son ardent désir de lâcher prise.

Pars, le vent se lève sonne dans un impératif de fuir (ou d’affronter) le danger qui guette au carrefour du chemin. Comme le vent peut enfler en tornade, Jeong –hee se souvient de la défunte, de ses amours mortes avec l’oncle de celle-ci et de ses esquisses ratées à l’encre de Chine. Han Kang nous offre ici un récit empreint de poésie et de mélancolie. L’encre de Chine imprègne le papier de riz en laissant des traces indélébiles d’un noir nuit. De même, la vie de Jeong –hee est peinte par l’auteur comme un paysage crépusculaire, un paysage de nuit où les éléments se fondent et s’anéantissent dans le noir du néant. Jeong –hee se débat, s’étouffe.

Pars, le vent se lève est une invitation, un conseil murmuré à l’oreille de Jeong –hee. Si In-ju a cédé à la tentation, que deviendra son amie ? Quel choix fera t-elle à l’heure où le cyclone l’emportera dans ses bras puissants ?

Il est indéniable que la littérature coréenne du Sud nous offre ici un de ses plus poétiques récits mené avec tact et finesse. L’élégance de l’écriture est ici restituée par un travail de traduction précis et fouillé. On ne peut que conseiller au lecteur amateur et amoureux de la littérature asiatique de se pencher sur ce roman et de s’aventurer vers d’autres ouvrages proposés par la maison d’édition Decrescenzo, uniquement consacrée à la belle littérature coréenne du Sud.


Traduit du Coréen par Lee Tae – yeon et Geneviève Roux – Faucard
Editions : Decrescenzo Editeurs, 2014
356 pages
21 €

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