Le cri de l’oiseau de pluie de Nadeem Aslam

9782021083729
Chronique d’une vie ordinaire 

A l’ouverture du roman, il est mercredi et le maulana Hafeez, l’imam d’une des deux mosquées d’une petite bourgade du Pakistan rentre chez lui après la fin des premières prières. Sa femme l’attend car la journée est spéciale :

« J’ai entendu le chant de papiha, dit-elle. Ça doit être la mousson.
– Il chante depuis l’aube », confirma le mollah en hochant la tête. 

Or la présence de cet oiseau au nom étrange est annonciatrice de pluie. La mousson arrive donc. Mais à y réfléchir de près, l’animal est aussi porteur de mauvaises nouvelles : d’abord celle de la mort du puissant juge Anwar et ensuite celle de l’apparition de lettres non distribuées depuis 19 ans après l’accident du chemin de fer.

« On vient juste de retrouver trois sacs de courrier perdus dans un accident de chemin de fer, y a dix-neuf ans de ça, expliqua le vieil homme. Ceux des deux villes voisines ont déjà été distribués. Ça sera bientôt notre tour. »

Ces événements qui semblent être anodins et faisant parti de la vie se révèlent être dévastateurs dans l’existence apparemment tranquille de cette bourgade. Les passions se déchainent. La violence ne connaît plus de limite et le maulana Hafeez tente de maintenir en vain la paix déjà fragile.

Le cri de l’oiseau de pluie est le premier roman de notre auteur et il témoigne déjà du talent de l’écrivain. Sa subtilité est manifeste. En effet, il y a une volonté chez Nadeem Aslam de ne pas confondre le combat politique et l’écriture littéraire. Certes, il dénonce les méfaits de la dictature du général Zia durant les dix années de son mandat le plaçant à la tête de l’Etat pakistanais. Le roman évoque sa mort dans un accident d’avion en 1988. Cependant, cet événement est considéré comme un des éléments déclencheurs de la crise et de la radicalisation de la bourgade. La finesse de Nadeem Aslam est de peindre par petites touches une chronique du quotidien des gens simples pris dans la tornade de la corruption, des pots de vin et le fanatisme incarné par l’imam Dawood, le rival et l’adversaire du maulana Hafeez.

Aux lecteurs amateurs de roman policier, Le cri de l’oiseau de pluie n’est pas un roman d’investigation. Prétextant d’un crime et de sa « résolution », l’auteur prend la main du lecteur pour le faire pénétrer dans l’univers clos des maisons où pleurs, tristesse, deuil, violence, candeur et hommes de paix cohabitent jusqu’à la rupture finale. Le roman s’ouvre sur un mercredi pluvieux où le meurtre est déjà consommé pour s’achever un samedi après le lynchage d’Elisabeth, une chrétienne accusée de concubinage avec un musulman marié et père de famille.

Si le monde dépeint par Nadeem Aslam est souvent placé dans un équilibre fragile et intenable, dans celui-ci, la fin renvoie à l’échec des hommes de bonne foi comme le maulana Hafeez ou le commissaire Azhar. Le chaos prend possession des esprits et plonge la bourgade dans l’obscurité et le Mal.

L’agression d’Elisabeth, considérée comme une femme dévoyée, reniée par la société et par son propre père a eu lieu le vendredi. C’est une date symbolique dans le mode chrétien : Elisabeth serait la nouvelle Madeleine. Comme le Christ, elle subit son calvaire car c’est un bouc émissaire, une victime expiatoire pour ce village sous l’emprise de Dawood, imam fanatique et du propriétaire terrien et politicien corrompu Mujeeb Ali. Ce dernier alimente les peurs et exacerbe les passions pour asseoir sa puissance. A demi mot, Nadeem Aslam le montre comme un rejeton du régime de Zia.

Il est sans conteste que nous ne sortons pas indemne de la lecture de ce roman tant son écriture est énergique. Le tandem Claude et Jean Demanueli a su traduire avec fidélité la prose si personnelle de Nadeem Aslam. Il n’y a pas de doute, ceci est un premier roman de haute facture. Nadeem Aslam l’a confirmé par la suite en nous offrant les œuvres telles que La vaine attente ou Le jardin de l’aveugle.

« Comment salue-t-on un chrétien, Maulana-ji ? Est-ce qu’on peut dire salam-a-lekum, ou cet usage est-il réservé aux seuls musulmans ? »
A présent totalement enveloppé de nuages, le soleil avait fait une timide sortie une heure plus tôt. Des milans et des buses tournoyaient et montaient au ciel.
Le Maulana Hafeez se tourna à demi vers sa femme. Non loin de là, un papiha fit entendre son cri. L’imam rassembla ses dernières forces et tenta de réfléchir à la question. »
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Chronique d’Abigail

Milieu de la décennie des années 80.
Une petite bourgade anonyme du Pakistan, flanquée de ses deux mosquées rivales, à l’heure de la gouvernance par l’homme fort d’un régime dur et autoritaire, le Général Zia. Les événements, quant à eux, se déroulent selon une chronologie de onze journées, démarrant un mercredi pour s’achever un samedi.
C’est un messager volatile  qui ouvre cette chronique sociale et annonce à qui sait l’entendre, par son chant, telle une pythie au langage oblique, le fait qui va enclencher tous les autres.
Le cri du papiha, l’oiseau annonciateur de la saison des  pluies de la Mousson, annonce à la communauté la mort de l’un des siens, le juge Anwar, personnage puissant et controversé. Ce crime mystérieux constitue l’amorce et l’ouverture du premier roman de Nadeem Aslam. Il coincide avec un autre mystère qui agite et trouble la petite ville écrasée de chaleur; voilà que des sacs remplis de lettres jamais parvenues à leurs destinataires refont surface quelques 19 ans après. Que contient toute cette prose qui crée un tel émoi parmi les notables? Ceux qui tiennent la ville? Ces échanges épistolaires pourraient-ils avoir un lien avec l’assassinat du juge Anwar?
Les murs bruissent de rumeur. Les esprits endeuillés, ou feignant de l’être, s’échauffent. Par ce biais, la galerie des personnages défile peu à peu, depuis la veuve en passant par le coiffeur ou Elizabeth la chrétienne. En filigrane, c’est une dénonciation, bien mesurée certes, d’une société dont la rigidité des rouages  soulève les questions tendues des classes, des intouchables, du rigorisme croissant d’un Islam qui se divise. Cette rigidité mêlée de corruption, le cloisonnement et l’iniquité engendrent l’impression d’une marmite prête à exploser.
Chacun épie l’autre, le désignant à la vindicte, mesurant sa conduite à l’aune de critères moraux fluctuants, se rassurant ainsi sur la sienne propre. Toutefois, la chronique ne dresse ce constat, vieux comme l’humanité, que pour mieux amener l’engrenage d’intolérance qui suivra. Ce cadre contribue à expliquer la touffeur qui oppresse les uns et les autres, un climat de peur. Ce qui contribue à expliquer l’enflement interne, le grondement qui monte, sourd mais certain, comme montent les eaux de la mousson qui se déversent dans les rues chargées de puanteur.
Confrontée à la double énigme, le meurtre irrésolu d’un juge au pouvoir contestable, corrompu, la redécouverte du courrier perdu, la cohorte des personnages se positionne. Non pas au regard de ces faits là, mais sur ce qui n’est pas dit. Peu à peu, les esprits fantasment, se focalisent sur le scandale de policier Anzhar, marié, qui entretient une liaison avec une chrétienne Elizabeth. Voilà que cette histoire de moeurs grossit, comme montent les eaux de la mousson, cristallise sur elle les peurs non formulées. Voilà qu’elle traverse toutes les discussions, se politise, braque les tenants de la modérations contre les autres. Voilà que le mulana Hafeez est sommé de rappeler les coupables à la raison. Voit-il venir ce qui grandit? Voit-il la scission latente entretenue par le prêche de son rival bien plus rigoriste? Car, dans un recoin de tous les esprits, la position radicale de l’imam Dawood avance dans un contexte de radicalisation rampante mais à peine effleurée par l’auteur.
Ce qui se met en place, c’est une mécanique redoutable, celle de l’intolérance sur fonds de corruption, de mensonges dans un régime dictatorial. Les langues ne se dénouent que pour dénoncer avec virulence les moeurs de l’autre à défaut de pouvoir dénoncer autre chose…les esprits se consument d’eux mêmes, à fortiori quand se confirme la mort accidentelle du dictateur Zia. Et à cela aussi il faudra bien trouver un coupable… La violence, l’oppression qui s’exercent sur tous enclenchent l’inévitable; son report sur un petit nombre, sur une brebis galeuse.
D’ailleurs cette chèvre née avec le nom du prophète écrite sur le flanc n’est -elle pas un avertissement?
Quelques hommes de bonne volonté veulent l’apaisement mais leur voix n’a plus cours. Le classique engrenage s’avère bien huilé, suffisamment pour conduire à un acte de lynchage qui libère les frustrations de la foule, offre le symptôme d’une société en voie de radicalisation. D’autant plus quand ce lynchage se passe un jour symbolique; le vendredi…
La matière est riche pour ce premier et beau roman. Toutefois, le bémol restera qu’une telle toile de fonds méritait peut-être un traitement plus frontal…


Traduit de l’Anglais (Pakistan) par Claude et Jean Demanuelli
Editeurs : Seuil, 2015
282 pages
21

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2 commentaires pour Le cri de l’oiseau de pluie de Nadeem Aslam

  1. jostein59 dit :

    C’est toujours plus constructif de lire un autre avis juste après avoir fini la lecture du livre. Tout a alors un sens. Je suis entièrement en phase avec ton analyse. Peut-être parce que c’est un premier roman, je suis tout de même restée en attente sur certains points : affaire des lettres, point de vue d’Elizabeth par exemple.

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    • lemondedetran dit :

      Je pense que les lettres en elles -mêmes ne sont pas importantes. Je pense que c’est un moyen pour l’auteur de mettre en avance la peur de Mujeeb Ali. Il n’y a que ce dernier pour avoir peur des secrets que peuvent susciter ces lettres vieilles de 19 ans. Quant à Elisabeth, elle a surtout ici le rôle de la victime. Je pense que son silence, voulu par l’auteur est de montrer le paroxysme de la violence et la rupture entre deux mondes: chrétien et musulman. Si tu regardes de plus près, Alice est elle aussi silencieuse. Après le lynchage, elle ne revient pas chez Zébun. Elle entre aussi dans le silence car elle ne donne pas de nouvelle. Enfin, ce n’est qu’un avis.

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