Paperboy de Pete Dexter

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Une chanson pour Ward

Le sheriff Call vient d’être assassiné.

« Le corps du Thurmond Call fut découvert, allongé sur la route, de bon matin, sous une violente averse, à quatre cents mètre environ de sa voiture de police. Le moteur ne tournait plus, mais les essuie-glaces bougeaient encore par à-coups, et les phares étaient d’un orange pâle. Le bocal au large goulot destiné à recevoir son jus de chique, qu’il serrait entre ses cuisses tout en conduisant, était posé sur le toit du véhicule. On lui avait ouvert le ventre, de l’estomac à l’aine, avant de le laisser pour mort. »

Un coupable est alors appréhendé. Il s’agit de Hillary Van Wetter, connu par les services de polices pour sa brutalité et ses nombreux délits. Il est alors arrêté, jugé et condamné à mort jusqu’à ce que sa petite amie, Charlotte, viennent trouver Ward, un journaliste pour lui demander d’innocenter son fiancé…

Cependant le récit ne se focalise pas réellement sur ce meurtre puisque le coupable attend son exécution. Pete Dexter porte son attention sur le personnage de Ward. Il en fait une figure de « beautiful loser ». L’émotion, la poésie qui parent ce personnage sont liées au choix de l’auteur d’ une narration originale. En effet, l’histoire est racontée par Jack, le frère cadet de Ward. Celui-ci braque ses yeux encore adolescents sur ce grand frère qu’il adore et admire. Le petit frère a trop tôt perdu sa mère et se trouve en manque d’affection. Il vit avec un père taciturne et peu démonstratif. Aussi, son frère semble être un modèle, une bouée de sauvetage à laquelle il se raccroche pour ne pas couler. Cependant, lucide, il reconnaît aussi la perfectibilité de Ward et ses erreurs. Il montre sans détours la fragilité de son frère pris dans ses amours coupables. La scène de l’hôtel dans lequel le petit frère tente de sauver son aîné après que ce dernier ait été lynché par deux marins homophobes est plus que touchante…

Mais Pete Dexter ne se laisse pas aller à l’émotion. Son monde est dur, machiste qui ne supporte pas la fragilité ni la différence. C’est un monde qui dévore. Aussi lorsque le petit frère, le « paperboy » s’intéresse à ce monde là, à ce comté de Moat, il souligne les failles et l’envers du décor. Il met en lumière une petite ville qui ne veut pas de remise en question surtout par des journalistes venus d’ailleurs…

Le frère de Ward, apprenti journaliste, expose aux lecteurs les péripéties des journalistes du Sun Times, Yardley et Ward qui vont mettre à mal le système judiciaire du comté de Moat et faire libérer Hillary pour vice de forme. Sans se rendre compte qu’ils sont eux mêmes tombés dans un piège… Là commence la descente aux enfers pour Ward. Ses démons le rattrapent et le lecteur se sent impuissant devant sa fuite en avant…

« Paperboy » désigne ici le jeune frère qui est témoin privilégié d’un système judiciaire à bout de souffle mais aussi de la corruption qui règne dans le monde journalistique. Il est aussi l’observateur impuissant de la chute et de la déchéance de son frère. L’amour qu’il voue à ce frère aîné est d’autant plus poignant qu’il semble ne pas pouvoir le sauver de ses démons intérieurs et de ses secrets inavouables. Ward est honnête, intègre dans son travail. Il est courageux et droit dans ses prises de positions. Mais il cache son secret « honteux et scandaleux » pour la presse et le comté de Moat et va assumer jusqu’au bout les conséquences de sa « faute » en passant par toutes les phases de la souffrance. Souffrance physique, souffrance morale… avec pour seul compagnon, ce frère qui le comprend sans jamais le juger, sans jamais dévier de son amour et de sa loyauté.

Ward est le personnage central de ce roman. Il représente l’anti-héros, celui qui ne peut sauver personne et surtout pas de lui-même. Il est celui qui est constamment sur la brèche sans jamais trouver de repos. Seul l’océan finit par le soustraire à lui-même et à sa danse au-dessus du précipice.

S’il y a un poème-chanson qui sied bien à Ward, c’est bien celui de Jim Morrison « Moonlight drive ». Un roman superbe dont la seule sagesse à tirer se trouve dans la dernière phrase du roman « Il n’y a pas d’homme intact« .


Traduit de l’américain par Brice Matthieussent
Editions de l’Olivier, Coll. « Points Roman noir », 2007
373 pages
7,50 €

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