Pandore au Congo d’Albert Sanchez Pinol

9782742791088
Duplicité

Pandore au Congo met en exergue l’étroite relation entre un écrivain, son texte et la duplicité de l’écriture.

L’intrigue se déroule en 1914 à Londres. Le jeune Thomson est alors un jeune écrivain de 19 ans. Malgré son envie de devenir célèbre, il est obligé de faire le « nègre » pour un auteur qu’il déteste. La chance semble lui sourire en la personne d’Edward Norton, avocat de profession. Celui-ci le contacte et désir que le jeune homme écrive un récit à partir de la vie d’un de ses client, Marcus Garvey. Or, ce n’est pas n’importe qui. Marcus Garvey est un criminel. Arrêté pour le meurtre des frères Craver, il croupit en prison. D’abord récitent, il finit par accepter de raconter son aventure au tout jeune homme. Il relate l’exploration des deux frères au Congo, l’asservissement des tribus indigènes, la cruauté des frères, l’exploitation du sol congolais et l’avidité des Carver. Il souligne aussi une mésentente entre les frères qui se mue en haine fratricide lorsqu’ils sont confrontés à des créatures intra terrestres et la capture d’une de ces créatures femelle à la beauté ensorceleuse. La tension monte jusqu’à atteindre son point de non retour…

Pandore au Congo est un texte satirique. En effet, il dénonce la société victorienne et les principaux acteurs qui exploitent impunément le Congo. Il souligne aussi la naïveté du narrateur, un certain Thomas Thomson qui croit trop ou peut être pas assez dans la puissance des mots. Il est en effet hypnotisé, happé par le récit. Il va jusqu’à tomber amoureux de la femme intra terrestre, l’Eve tentatrice qui s’avère être fatale pour les hommes qu’elle rencontre. Mais le summum de l’art subversif d’ Albert Sanchez Pinol réside dans le discours de l’avocat du condamné, Edward Norton :

« Les gens ne tiennent pas à ce que les faits s’ajustent exactement à la vérité, dit-il. Ce qu’ils veulent, c’est être émus. »

Et c’est le processus littéraire dans son ensemble qui est ici mis en exergue. Nous sommes au cœur même des faiseurs d’histoire. Ceux-ci trompent, mentent mais sont au service du lecteur, du public qui accepte la duperie rien que pour connaître le fin mot de l’histoire. Le pacte est tacite et tout le monde est consentant. Le mensonge est donc voulu, demandé parce qu’on a plaisir à l’écouter. Seul Casement (à qui Mario Vargas Llosa consacrera un roman Le rêve du Celte. Cf ma chronique) connaît la vérité sur l’accusé parce qu’il est lucide. Pandore au Congo réserve aussi une surprise dans la curieuse présence du personnage de l’irlandais MacMahon qui creuse le récit et traque sans relâche l’invraisemblable.

Pandore au Congo est un ouvrage qui oscille entre roman policier, roman fantastique mais aussi roman social sur une époque fragile car la première guerre mondiale s’invite à la fête.

Le narrateur est dupé mais nous aussi nous le sommes car malgré le recul et malgré le fait que nous avons conscience de la non existence des Tectons, nous continuons quand même l’aventure. Nous voulons être trompés car nous voulons la jouissance de la lecture, de ce que nous dit l’histoire. Comme le dit l’avocat au narrateur mais il aurait très bien le dire à nous même derrière cette question rhétorique :

 » Vous n’avez jamais douté de la crédibilité de Garvey? Vous avez vraiment cru à toute cette histoire de races souterraines, de bâtards héroïques et de femmes à la couleur fromage et à la peau chaude? « .

Non bien sûr mais nous étions pris au jeu.


Traduit du Catalan par Marianne Million
Editeurs : Actes Sud, Coll. »Babel », 2010
464 pages
9,70 €

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