La peau froide de Albert Sanchez Pinol

9782742751631
Altérité radicale?

Deux hommes sont enfermés dans un phare au milieu de nulle part. Ils doivent coopérer pour maintenir à distance des créatures de la mer qui viennent tous les soirs les assaillir. Cependant, l’arrivée d’une créature marine mi sirène, mi humaine va remettre tout en question et entraîne une lutte entre les deux compagnons…

Voilà les grandes lignes de ce récit qui cache une très profonde réflexion philosophique sur l’être humain.

Tout comme le phare, le roman et à plusieurs niveaux. Si on s’intéresse seulement au genre littéraire auquel il peut être affilié, on peut dire qu’il oscille entre le roman fantastique et celui du voyage dans la pure tradition de Robert Louis Stevenson ou encore Conrad. Le premier est cité dans le roman par l’auteur lui-même comme s’il désirait avoir une captatio benevolentiae.

Cependant, ce serait une erreur d’étiqueter ce roman selon un genre précis.   Anthropologue de formation, l’auteur s’intéresse davantage non pas à l’irruption de l’irrationnel ou de l’étrange dans le monde cartésien des deux hommes (c’est l’essence même du fantastique puisque le sujet est confronté d’emblée à un événement qui le dépasse parce qu’il surprend sa raison et son entendement) mais à la relation inter espèce et au rapport humain. Son roman est un vaste champ expérimental pour souligner le caractère prédateur, asocial et solitaire de l’homme. Le langage qui démarque l’espèce humaine des autres espèces du règne du vivant est ici brouillé puisque les habitants de la mer, mi sirènes, mi tritons, mi monstres possèdent aussi un langage. La suprématie de l’espèce humaine est ici remise en cause. Ce qui engendre une opposition entre Caffo et le narrateur. Le premier ne peut pas considérer l’ennemi comme un être doué de raison et de rationalité. C’est pourquoi il ne peut dépasser un champ lexical rejetant l’autre dans l’animalité (« face de crapauds » « monstres« …).

Le narrateur quant à lui réfléchit, observe et tire une conclusion chargée de sens. Autrement dit, son observation et son expérimentation sont fondées sur la méthode déductive. De ce fait, il comprend que l’adversaire, lui aussi est à un certain degré semblable à eux deux. La survie vient non de la confrontation mais de la compréhension et de la compromission. Comme il le dit lui-même à Caffo: le combat que mène les deux camps est celui de la survie puisque les créatures  » se battent pour leur terre« . Et donc c’est une lutte légitime aussi bien pour les créatures que pour nos deux compères.

Sur un plan purement allégorique, la lecture de ce livre met en exergue le combat permanent entre la civilisation et la barbarie, entre le verni de culture et l’instinct de survie. L’auteur n’est pas dupe et réfléchit au travers du comportement du narrateur à la défaite et à l’absurdité de toute système de pensée face à une situation extrême: la confrontation avec la mort. Ainsi, dès le premier soir de lutte, le narrateur détruit ses livres (et donc la culture et le média qui le relie à l’homme et au langage) pour allumer un feu et maintenir à distance les créatures.

« Adieu Goethe! Adieu Aristote! Adieu Marx! Adieu Milton… Mes chers amis, on vous vénère, mais l’admiration ne se mêle pas à la nécessité: vous êtes soumis à la contingence. (…) tandis que je les arrosais de pétrole et pratiquais une rigole pour les relier au futur bûcher, tandis que j’effectuais ces opérations, je découvris qu’une seule vie, (…) avait davantage de valeur que les oeuvres de tous les génies, philosophes et lettrés de l’humanité entière« .

La peau froide est un récit digne d’intérêt car il nous fait réfléchir sur notre nature et sur nos comportements lorsque nous sommes confrontés à l’altérité, à l’autre. Un roman à lire à plusieurs niveaux. On peut aussi le voir comme une réflexion sur le colonialisme, sur la revendication identitaire et la volonté d’un peuple de se battre jusqu’au bout pour s’émanciper et retrouver son indépendance.


Traduit du catalan par Marianne Millon
Editeurs : Actes Sud, 2004
272 pages
20,10 €

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