A nos vingt ans de Nguyen Huy Thiêp

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Un monde qui change

« Je m’appelle Khuê. J’ai vingt ans cette année. Et je vais vous dire franchement : personne ne capte rien. Tenez, ma famille, par exemple. J’ai un père, une mère et un grand frère qui sont cons comme leurs pieds. »

Ainsi commence la tribulation d’un enfant de la classe moyenne vietnamienne de nos jours. Khuê est issu d’une famille qui a réussi. Il a une famille selon lui « exceptionnelle » :

« Mon père avec son côté « je – vais – vous – expliquer – la – vie », son expérience de vieux con, ma mère avec sa maniaquerie de ménagère, sa dévotion de serpillière, mon frère avec sa tronche de premier de la classe qui fait mine de ne pas y toucher. Ils me font tous vomir. Je suis quoi, là-dedans ? Un cafard, une fourmi, un zéro. Jamais je ne serai comme eux. Personne ne capte rien, je vous dis »

Né dans un régime de dictature en perte de vitesse et jeté dans une société confrontée à la corruption et à la mondialisation, il devient en toute logique un jeune consommateur avide, sans nuance ni discernement. Drogué, jeté sur les routes, faisant fi de l’université car « ces savoirs de vieux cons » (comme il le dit lui même) ne l’aident pas selon lui à répondre à ses questions (lesquelles? l’auteur montre qu’il n’en a pas réellement), il va être dévoré et broyé par le ventre de l’économie, indifférente, sauvage et froide avant d’être rendu à la vie…

L’écriture peut dérouter le lecteur car elle est crue et appartient au registre de l’ hyper réalisme. En effet, à la différence de Duong Thu Huong, la narration est abrupte et violente. Ici, c’est le jeune homme, personnage principal qui raconte son année « d’apprentissage ». A travers le témoignage du protagoniste, nous voyons que l’auteur dénonce avec virulence le régime corrompu mais aussi les hôpitaux publics, les administrations, les traditions familiales, un certain modèle de la famille traditionnelle et la culture du tout économique.

Mais comment cela a t-il pu arriver? A cette question Thiêp pointe trois manquements ou causes possibles :

1) La déliquescence du régime (que certes l’auteur n’approuve nullement). Pour Nguyen Huy Thiêp, le régime de dictature a porté dès son établissement le germe de sa propre destruction dans le sens où il a confisqué la liberté du peuple à disposer de lui –même. Au lieu de libérer le peuple, de développer sa conscience critique et politique, le système instauré a tué dans l’œuf le progrès et ramené la société des années en arrière.

2) Le délitement et de la décomposition de la société. Celle ci a perdu ses valeurs fondamentales en signant un pacte avec le diable: l’économie de marché.

3) La mondialisation. Elle a saigné, selon lui, le Viêtnam et n’a pas permis à celui ci de poursuivre le processus de démocratisation. Cette absence de démocratisation qui ne permet pas au Viêtnam d’accéder au progrès sur le plan éthique, humaine et moral selon Thiêp.

Cependant, le lecteur peut ne pas suivre Nguyen Huy Thiêp lorsqu’il prône dans son discours un retour vers une forme de nationalisme fort contestable. En effet, pour lui, si on se réfère à son récit, il faut revenir aux fondamentaux, à la tradition. Dans le récit A nos vingt ans, le narrateur est sauvé par un paysan qui voit son salut dans la culture de la terre et dans la sauvegarde des valeurs et des vertus ancestrales. La portée moralisatrice à l’endroit d’une jeunesse jugée « dévoyée » amoindrit le caractère exceptionnel de l’œuvre. Nguyen Huy Thiêp rate son coup lorsqu’il se fait moralisateur.

Malgré une certaine appréhension, A nos vingt ans reste tout de même un roman énergique, alerte dans son style et dans son procédé d’écriture. Il y a des pages à corner par exemple lorsque l’auteur définit le travail et la fonction d’un écrivain :

« L’écriture c’est comme le choléra, tu sue sang et eau, tu en chies, ça peut être mortel. La voie de l’écrivain est solitaire, ardue, tel un chemin de croix. Le plus drôle et le plus terrible à la fois c’est que, même lucide –il ne se fait aucune illusion sur les hommes –, il se doit de tenir la rampe et de faire transparaître l’humanité à travers son art. La valeur humaine, seule, justifie une œuvre de l’esprit, une œuvre littéraire quelle qu’elle soit. L’écrivain utilise la même arme que la politique et le religieux, une arme fatale : la parole. Dans l’aventure il est soit contre eux soit avec eux. En principe, l’écrivain est du côté du peuple, dût-il ne pas remplir cette mission de gaîté de cœur, une mission sans doute illusoire et qui ne lui rapporte rien. »


Traduit du vietnamien par Sean James Rose
Editeurs : Editions de l’aube, 2011
234 pages
9,50 €

 

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