La piscine. Les abeilles. La grossesse de Yôko Ogawa

9782742718948
Chronique d’Abigail

L’écrivaine japonaise Yoko Ogawa s’est d’abord fait connaître au travers de la publication de récits remarquables par leur brièveté. Cet art et cette technique de la concision se retrouvent précisément ici, dans les trois histoires successives de La piscine, Les abeilles et La grossesse.
Comme très souvent chez notre auteure, c’est une narratrice qui prend en charge chacune de ces histoires. Chacune de ces voix féminines rappellent ainsi, à leur manière propre, la solitude et l’incommunicabilité des personnages d’Ogawa, flottant sur une marge incertaine, dans un univers aux contours flous. Les précisions d’espace ou de temps s’avèrent sommaires et toujours liés aux domaines des sensations. Ces narratrices sont, respectivement, une jeune fille, une jeune divorcée, une jeune femme célibataire témoin de la vie de couple de sa soeur.  Donc, toujours une féminité sur le seuil, en état de passage.
La séparation et le détachement les signent et les démarquent. Leur isolement psychique ressort d’autant plus volontiers qu’elles évoluent en un espace collectif; ainsi du vieil institut pour orphelins de La piscine. La promiscuité du nombre n’exclut nullement la coupure d’avec l’autre.
Le lieu, chez Yoko Ogawa, est  le vecteur d’une atmosphère, autant qu’un décor. Il participe du glissement vers l’étrange. Ces espaces deviennent une projection  de l’état psychique des personnages: la piscine, espace aquatique, bleuté et chloré, et l’institut daté.
Ou encore la résidence pour étudiants délabrée et quasi déserte des Abeilles. De même, le bâtiment énigmatique de la maternité dans La grossesse.
Avec une réelle économie de moyens et un sens aigu du détail, l’écrivaine amène la manifestation progressive presque banale à priori de l’étrange, du bizarre, du hors norme. L’ordinaire est trompeur; le sens de la vue est roi dans cette oeuvre où règne la poésie du bizarre.
Le lecteur se sent flotter, lui aussi, saisi  dans cet art hypnotique qui se plaît à saisir l’infinitésimal entrée du monstrueux. Le corps devient support fétichiste, soumis à un regard qui le morcelle, le saisit par bribes. Il en va ainsi des muscles de Jun le plongeur, ou du directeur sans bras et unijambiste des Abeilles.
Les personnages s’immergent dans un monde dévolu à la perception, au sensoriel. L’organique y est omniprésent; l’eau chlorée du bassin de La piscine renvoie au liquide amniotique de la Grossesse. L’observation, la transformation s’entrecroisent dans une sorte de torpeur. Ainsi, dans La grossesse, on devine le travail de gestation à l’oeuvre, l’interrogation sur ce mystère lové dans un utérus, le pouvoir d’agir sur les chromosomes… Le corps saisi par morceaux, condamné au handicap par l’expérimentation sur des chromosomes dégradés, ou le corps amputé d’une partie de ses membres envahit l’espace du texte. Il renvoie à l’invisible, au caché, à l’archaïque et à une fascination pour les instruments gynécologiques qui disent par leur présence seule le mystère de la mécanique interne des corps.
Ce corps est aussi écran de projection de fantasmes de cruauté. Le ventre qui grossit et va vers l’irréversible dans La grossesse, ou encore les cuisses potelées et crémeuses d’une toute petite fille dans La piscine que la narratrice fantasme recouvertes d’un duvet de pourriture quand elle ne se repait pas de ses pleurs.
Ecriture de l’intériorité, l’art d’Ogawa est arachnéen, funambule, l’exigence de précision du mot suit et s’accorde à la concision du texte, participe de  la beauté formelle d’un monde étrangement poétique.


Traduits du japonais par Rose – Marie Makino – Fayolle
Editeurs: Actes Sud, Coll. »Babel », 1998
196 pages

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2 commentaires pour La piscine. Les abeilles. La grossesse de Yôko Ogawa

  1. Violette dit :

    un beau billet qui donne bien envie!

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