Mon oncle Hoat de Nguyen Huy Thiêp

51MqROONQtL
Le temps de la rupture

Mon oncle Hoat est un recueil de quatre nouvelles qui explorent différents thèmes sociétaux et philosophiques chers à Nguyen Huy Thiêp tels que la pauvreté, les relations sociales, familiales et la recherche du bonheur. Cependant il laisse la part belle à la réflexion sur le rôle et la fonction de la littérature ainsi que de la création dans un pays qui connaît la censure.

Mon oncle Hoat peut être considéré comme une œuvre dans laquelle Nguyen Huy Thiêp entend le plus marquer sa rupture avec le classicisme.

En effet, dans la littérature classique viêtnamienne, pour traiter de l’humaine condition, les auteurs choisissent des thèmes et des situations mettant en exergue l’inadéquation de l’homme avec le monde. Cette contradiction intérieure nuit à la sérénité de l’esprit, c’est-à-dire le « tâm », qu’on peut traduire par l’intériorité, l’intimité en tant qu’essence de l’être. La recherche de la paix oblige le protagoniste à pactiser avec la divinité et à accepter la soumission en faisant allégeance aux esprits (le terme Dieu n’existe pas dans le vocable viêtnamien et dans l’Asie du Sud Est d’ailleurs). Notons par la même occasion, que le schéma métaphysique des protagonistes est différent de celui du Greimas axé quant à lui sur l’accomplissement du Moi en soumettant le monde et en se dépassant pour s’épanouir dans un nouvel état d’être.

Avec Nguyen Huy Thiêp, nous sommes dans la ligne des brisures, dans la courbe imparfaite et dans le cercle rompu. C’est l’école de la rupture. C’est l’école de la non convention. Rejetant les valeurs confucéennes, celles de la nouvelle bourgeoisie qui s’est élevée grâce à l’argent et aux flux de la mondialisation qu’il exècre, Nguyen Huy Thiêp fait fi des préceptes idéologiques anciens. Le confucianisme asservit l’individu et permet à l’instance du pouvoir de gouverner la masse informe et malléable qu’est le peuple. Le nouveau courant socialiste – démocratique – économique et mondialiste empêche l’individu d’accéder à la compréhension de lui-même et de sa condition. Telle est actuellement la pensée de l’auteur du Général à la retraite. Pour lui, il ne peut pas y avoir de religion, de spiritualité, de politique actuelle qui puisse guider l’individu sinon le retour vers les notions de base: la simplicité, l’authenticité et l’éducation des masses pour libérer l’esprit critique. En attendant, le petit peuple vit dans l’anonymat. Il est grouillant. Il gigote, il se démène. Il est misérable mais il n’est ni bête, ni dupe de sa condition.

C’est l’une des raisons pour lesquelles il décide de présenter dans ses quatre nouvelles le monde des humbles, des « intouchables » comme Monsieur Mông qui est marchand d’excréments. Il dépeint un monde sans humanité aucune, sans tendresse ni générosité car enfoncé dans la misère et la pauvreté. Nguyen Huy Thiêp ne croit pas au génie du peuple. Capable du pire comme du meilleur, il se contente de l’observer et d’inscrire les résultats sur son carnet d’écrivain. Son analyse est crue et quasi scientifique (Nguyen Huy Thiêp a été aussi professeur d’histoire et de mathématique). Il s’attèle à dépeindre un monde que le pouvoir cache au public et aux touristes.

Le monde de Thiêp est un monde qui a joué, a misé et a perdu dans cette course frénétique à l’enrichissement. C’est aussi un monde qui se passionne pour la bassesse du moment qu’elle puisse générer la fortune. Alors peu importe ! C’est le cas dans la nouvelle Histoire de Monsieur Mông qui règne « sur un tas de merde » et qui, de fin lettré, est devenu un expert dans la merde humaine.

« Serait-il possible qu’il eût une passion pour la merde comme nous autres en avons pour la littérature, l’art, les sciences, la politique ou encore la brocante ? »

La description de ce marché nocturne de merde est digne d’une toile fantastique de Maître. Monsieur Mông renifle la merde, il la soupèse et étudie la qualité de celle ci en terme d’engrais! La malice de Nguyen Huy Thiêp repose sur le paradoxe de Monsieur Mông qui préfère régner sur la merde que de lire un ouvrage savant. Est-ce qu’il faut voir ici la sagesse de Monsieur Mông qui à force de renifler la merde des gens, parvient à les sonder mieux que personne ou bien son abandon de la littérature renvoie à la limite des lettres quant à instruire les hommes? L’auteur se garde de répondre à une telle interrogation… Il laisse au lecteur le soin de le faire lui même.

Quoiqu’il en soit, ce recueil de nouvelles tourne le dos à la littérature classique et pose la question suivante: comment peut-on faire de la vulgarité, de la merde un motif littéraire inégalé? Nguyen Huy Thiêp exulte devant les cris d’orfraie des intellectuels et des politiques de son pays. De plus, sa nouvelle – titre Mon oncle Hoat est une réponse à ses détracteurs puisqu’il donne sans ambage sa vision de la littérature et du rôle de l’artiste engagé au travers de l’étrange et fabuleux destin de Hoat. Dans la nouvelle Quan Âm montre le chemin, Nguyen Huy Thiêp invective le régime dans ce qu’il appelle la colonisation et « vietnamisation » des régions des Hauts Plateaux. Il s’agit selon lui d’une « colonisation culturelle » qui a pour but d’éradiquer les langues que pratiquent ces minorités ethniques. Lui – même a été professeur muté dans ces régions. A travers la vie de ses personnages professeurs et instituteurs, il souligne la rude condition de ces enseignants livrés à la solitude et à la rudesse du climat. Le gouvernement devient sous la plume de Thiêp, « Quan Âm » c’est-à-dire la déesse de la Miséricorde. L’ironie et l’humour sont à son comble et le lecteur vietnamien jubile dans ce jeu de mot et de situation…

Mon oncle Hoat s’interroge sur la place de l’écrivain, de ses choix idéologiques et artistiques dans un monde fluctuant et changeant où on laisse choir la proie pour l’ombre… mais non sans un certain humour corrosif comme le lecteur peut apercevoir au travers de la nouvelle Histoire de Madame Mông. L’auteur entend aussi montrer des personnages atypiques, décalés, inclassables et quelque peu en marge de la société civile. Il semble même avoir une certaine affection pour eux à les malmener et à les railler…


Nouvelles traduites du vietnamien par Tuong Vi Rigal et Philippe Dumont
Les éditions de l’Aube, 2008
103 pages
11,80 €

Publicités
Cet article, publié dans Littérature vietnamienne, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s