Le manucure de Christos Chryssopoulos

9782742758609

Une vie en marge

Le manucure est un récit bref de 120 pages dans lequel l’auteur a su créer un univers insolite et tout en subtilité. En effet, la brièveté de l’intrigue nécessite un choix limité de personnages sans pour autant lésiner sur l’épaisseur et la complexité psychologique de ces derniers. Dans Le manucure, le pari est tenu. De plus, dès l’ouverture du roman, les dés et le sort sont déjà jetés. Le lecteur prend connaissance des faits par le biais d’une voix off qui peut être celle de l’auteur. Celle-ci restitue l’histoire, le vécu du personnage et le drame… Mais elle est complétée par les « récits » du personnage central lui-même. Cette structure narrative de strates superposées permet à Christos Chryssopoulos d’intensifier la complexité psychologique et l’obsession masochiste de son personnage.

Le récit est porté par un protagoniste, Philippos Dostal. Celui-ci irradie la narration par sa présence bien que discrète, parfois silencieuse et souvent effacée. Le lecteur peut alors se demander comment un tel personnage parvient à porter l’intrigue de son éclosion jusqu’à son dénouement sans inspirer l’ennui. Mais c’est là que réside l’art de Christos Chryssopoulos : son personnage, Philippos Dostal se tait parce qu’il porte en lui une aspiration à la Beauté et à la Pureté qui vont jusqu’à la folie. Et il le sait. Son arrivée à Athènes est mystérieuse. Son passé est une énigme pour tous. Et le lecteur se demande si sa présence dans la capitale n’est pas liée à une fuite en avant, un abandon forcé d’une ancienne vie devenue trop encombrante…

Mais qui est Philippos Dostal ? Laissons l’auteur nous le présenter :

« Philippos Dostal était un homme ordinaire. La profession de Philippos Dostal conduit souvent à des malentendus. Philippos Dostal était manucure. Depuis des années il travaillait dans un petit salon de coiffure situé dans la vieille ville et faisait également des visites à domicile. Il avait très bonne réputation et sa clientèle le jugeait irremplaçable. (…) A trente – huit ans, quand on le rencontrait dans la rue, il faisait penser à un médecin d’autrefois. Toujours mal peigné, avec une veste méticuleusement repassée. Ses lunettes argentées glissaient et se retrouvaient au bout de son nez, lui donnait l’air d’un professeur. Il était chétif, tout en os. »

Or la vie apparemment lisse, bien ordonnée et bien rangée de Philippos Dostal sonne faux. Elle suscite la curiosité à cause de l’étrange solitude du personnage et à cause aussi d’un refus poli mais obstiné de ce dernier d’ évoquer son passé. Mais plus encore que ce silence, l’auteur souligne les contours d’un personnage insolite. Le lecteur relève les signes alarmants distillés tout au long du récit : les cauchemars récurrents de ce dernier qui le laissent dans un état de panique au réveil, son obsession pour les mains qui confine au fétichisme mortifère. Cependant, si ces handicaps inquiètent le lecteur, devinant par là un drame imminent, Philippos ne semble pas être dérangé pour autant. Ainsi, il vit sans secousse la rupture avec une femme qui ne l’a intéressé que pour « ses mains de marbre ». Il ricane devant « La dame des silences » qui, postée au carrefour d’une place, ne cesse de le montrer de son bras aux passants. Cependant, la rencontre avec un jeune homme sourd – muet aux mains qui dansent va embraser le cœur et la vie de Philippos jusqu’à l’instant fatal où le manucure fétichiste bascule dans la folie et tire son monde dans le tragique…

Il est certain que Christos Chryssopoulos lui offre là un personnage de roman atypique et insolite. L’auteur reconnaît son intérêt pour le paysage urbain. Ses qualités de photographe l’ont sans doute aidé à donner une peinture particulière de la ville d’Athènes. Ville à stratifications, ville composite Athènes offre un lieu de refuge à Philippos, un homme sans identité, souhaitant se fondre dans l’anonymat pour s’oublier et être oublié :

« Philippos Dostal aima cette ville. Parce que c’est une ville indifférente, qui ne se préoccupe pas des gens qui l’habitent. Elle semble uniquement absorbée par elle-même. Dévouée à ses clochers, ses tours noircies et ses parcs sombres et humides qui chaque hiver s’ensauvagent, étouffés sous les herbes rebelles et les arbustes couverts d’épines. Elle laisse les passants traverser les avenues, se perdre dans les ruelles, jeter leurs ordures sur les trottoirs. Les rails des tramways labourent sa peau, tandis que les labyrinthes d’égout parcourent ses entrailles d’un bout à l’autre. Et malgré cela, la ville se tait, silencieuse. »

Cette thématique urbaine sera plus développée par Christos Chryssopoulos dans l’un de ses romans devenu célèbre La destruction du Parthénon. Il y exploitera la question de l’identité grecque et athénienne.

En conclusion, la Grèce berceau de la civilisation Occidentale, riche de sa culture et de ses connaissances nous offre là un des auteurs les plus prometteurs de sa littérature contemporaine. On ne peut qu’inviter les lecteurs à (re)découvrir cet auteur et bien d’autres encore (Yannis Makridakis, Takis Theodoropoulos, Petros Markaris, Ersi Sotiropoulos…) afin d’apprécier l’apport culturel avec lequel la Grèce continue d’irriguer les terres d’Europe avec brio.
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Chronique d’Abigail

Etrange récit que celui du Manucure…
Frappant par sa brièveté, sa concentration, voilà un texte qui ne relève pas du thriller, pas du fantastique non plus;  pourtant, au cours de cette composition se glisse lentement, se distille un doute dans l’esprit du lecteur. Alors un entre deux peut-être, une réinvention ?
Le lecteur a la possibilité de se raccrocher à deux sources d’informations, deux voix en filigrane, qui se rejoignent. Celle du narrateur-auteur, celle du personnage Dostal Philippos, par voie indirecte. Car ce dernier est lui-même le rédacteur d’archives rapportées par l’auteur dans un jeu d’emboîtement destiné à donner une caution scientifique et véridique aux faits relatés. Dostal tient à jour de minutieuses et étranges listes se rapportant à ses manies. Elles ont une vocation éphémère, car jamais il ne les relit, ne les consulte; dans l’instant de leur écriture, néanmoins, Dostal peut revivre les sensations recherchées. Sur des pages entières, il jette le souvenir de textures, de sensations résultant de frôlements, de palpations. Il écrit en parallèle un journal qui rend un compte fidèle du déroulé de ses journées.  Ce dernier fait l’objet, par la voix supposée rationnelle de l’auteur-narrateur, d’une analyse, explicitant dans le détail le pourquoi de l’apparition de tel personnage, l’importance grandissante qu’il peut prendre, puis sa disparition des pages et de la vie de Dostal. Il fait de la sorte saillir des éléments à l’intention du lecteur. Des indices?
Mais reprenons au début; là, rien ne saurait distinguer l’étrange personnage, toujours impeccable, de la foule de ses semblables. Si ce n’est, justement, une discrétion très appuyée, un secret sur soi trop jalousement gardé. Le manucure est une vivante énigme, une créature sans passé. Il a érigé son activité en art à part entière qu’il exerce avec rigueur et passion. Armé de sa mallette, Dostal lime, taille, ponce, gomme et hydrate dans l’arrière boutique d’un coiffeur ou au domicile d’une clientèle de particuliers.
Car, voilà, Dostal Philippos a la fascination de la main. Il lui voue un sacerdoce, jusqu’à élaborer sa propre conception de ce membre qu’il dote d’une autonomie, d’une psychologie parfois en rupture avec son propriétaire. Cette dissonance est fréquente. Dostal connait le fuselage de chaque index, l’amande de chaque ongle… Le manucure est manucure parce que les êtres se réduisent à leurs mains, parce qu’il a le fétichisme de celle-ci. Christos Chryssopoulos le montre envoûté par les mains d’Ilona. Puis… plus d’Ilona…
Dostal vit une vie réglée drastiquement. Il ne dévie point de son itinéraire; ses week ends s’organisent autours de ses rituels. Il arpente la ville d’une rue bien connue à une autre. C’est là, à un carrefour, que notre personnage croise la Dame des Silences, personnage pétrifié, planté là, statique, semblant, telle une Gorgone, désigné le Manucure à la vindicte populaire, en un geste réitéré, jour après jour, muette, telle une conscience dressée là…
L’auteur distille là un souffle inquiétant, un trouble. Et un indice. car qui est-elle? Existe-t-elle vraiment?
Promeneur errant, Dostal arpente une ville, grand corps parcouru par lui, étudié en détail à la pulpe de ses doigts. Dostal voit avec ses mains.
Jusqu’à la rencontre fatale, celle de Pavel, le sourd muet, dont les mains dansent telles des oiseaux, volètent, le pétrifient de passion. Philippos se voit saisi, noyé dans une volupté qui le perd. Qui le mène à sa chute finale.
Voilà un objet littéraire surprenant, dont l’écriture, froide et précise, au scalpel se fait l’écho métallique, désincarné de toute le gamme des instruments du manucure, capables de trancher, limer.
Le manucure a l’art de décrire, de façon entomologique, sans sombrer dans le psychologisme. Chryssopoulos parvient à placer en exergue la marche périlleuse au-dessus du vide d’un manucure, adepte absolu et fétichiste de la main.


Roman traduit du Grec par Anne – Laure Brisac
Editeurs : Actes Sud, 2005
120 pages
13,20 €

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