L’annulaire de Yôko Ogawa

9782742722914
Chronique d’Abigail

D’emblée, le « Je » qui s’adresse au lecteur, dès les premières lignes, est bien le « Je » de la narratrice du bref récit L’annulaire. Dès l’ouverture, habilement, un lieu est évoqué; le laboratoire de spécimens.
Le personnage entreprend d’expliquer au lectorat les tâches qui lui sont attribuées en cet espace défini avec concision et précision.
Car, bien évidemment, l’essentiel ne se trouve pas là… Il est suggéré en négatif. Et, naturellement tout le monde  ne pourrait pas exercer une fonction au sein du laboratoire qui appelle à lui les âmes flottantes. Un autre rituel est essentiel; il faut avoir renoncé à un bout de soi, physiquement s’entend. Et c’est là que le thème obsédant du corps transformé, mutilé vient poser sa partition obsédante. Il n’existe, ce corps, jamais dans son entier, mais dans un regard qui le morcelle de façon fétichiste. La narratrice, personnage féminin jeune, solitaire, sans ancrage apparent, donc disponible, anonyme puisque jamais nommée par aucun tiers, perd un morceau de chair; la pointe de son annulaire, tranchée par une machine dans l’usine de fabrication de sodas. L’héroine assiste, fascinée, à la coloration de la limonade qui, dans sa cuve, prend la teinte rosée de l’hémoglobine qui se dilue.
C’est un moment d’errance, comme souvent dans l’univers d’Ogawa, à la fois atemporel et sans spatialité réelle, qui conduit notre personnage devant le bâtiment du laboratoire. L’auteure affectionne ces lieux abîmés que le temps corrode, dont l’âme désuète perce à travers les lézardes ou la peinture qui s’écaille. Là aussi, le laboratoire représente un lieu détourné, ce qui contribue à son atmosphère d’étrangeté. Autrefois, ce fût un pensionnat de jeunes filles, et le lecteur fantasme dès lors les fantômes errants dans les vastes couloirs désertés.
C’est là que l’énigmatique M. Deshimaru confectionne le spécimens, dans son antre secrète, le laboratoire, pièce interdite située au sous sol. Là, dorment ses secrets de fabrication. Tous les spécimens s’exposent, s’archivent dans les anciennes chambres désaffectées, transformées en sanctuaire pour ces objets auxquels se suspendent les souvenirs de leur anciens propriétaires, qui désirent en conserver l’essence. Dans le silence, des objets-souvenirs, des particules organiques, des végétaux flottent pour l’éternité dans un liquide qui les conserve, non sans rappeler la recréation d’un liquide amniotique, premier.
Peu à peu, entre M. Deshimaru et la narratrice, une relation se tisse. Les deux personnages se rencontrent à l’abri des regards dans l’ancienne salle de bain. Une relation de domination-fascination s’instaure autour d’un fétichisme du pieds. Celui-ci culmine lorsque M. Deshimaru  offre à l’héroine une paire d’escarpins, dont il la chausse lui-même, marquant sa propriété. C’est là une paire de chaussure aux vertus presque fantastiques, épousant si parfaitement le pieds que les escarpins semblent se greffer à ce membre, faire corps avec la chair. Ils emprisonnent, possèdent.
Ogawa distille, par notes subtiles, une impression étouffante. Elle confère un sentiment d’oppression en évoquant la chaleur de l’été qui cogne aux vitres, la rareté des visiteurs, l’incongruité de leurs attentes.
Dans le même temps, la dépendance de la narratrice vis à vis  de M. Deshimaru, sa fixation  sur les mains de ce dernier, sur son caractère invariable de froideur apparente la mène à fantasmer violemment et jalousement sur  la pièce inaccessible que représente le laboratoire.
Pour elle, le don ultime ne serait-il pas de devenir spécimen entre les mains de Deshimaru ?


Récit traduit du japonais par Rose – Marie Makino – Fayolle
Editeurs: Actes Sud, 1999
95 pages
10,52 euros

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