Du paradis souffle une tempête de Johannes Anyuru

9782330048365
Mon père, cette victime de l’Histoire

Du paradis souffle une tempête est une expression extraite de l’ouvrage Thèse sur le concept d’histoire de Walter Benjamin :

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaine d’événements. Il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du Paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer… »

Ainsi, semble être déterminé le destin humain car l’Ange, malgré sa compassion ne peut réparer le cataclysme de l’Histoire. L’homme, dépassé, s’échoue sur son rocher et assiste, impuissant, à l’avènement de l’Histoire qui va à coup sûr l’emporter dans sa chute. Il deviendra ruine et cendre. Ainsi, le titre du roman cache déjà l’intrigue qui le traverse.

En effet, Johannes Anyuru dresse ici le portrait de son père, un homme qu’il ne connaît que de loin, un père inaccessible par le poids de son passé et par sa souffrance enfouie au fond de lui.

« Je suis né à Boras. A six ou septe ans, j’ai déménagé avec ma mère et mes frères à Vaxjo. Mon père a déménagé à Goteborg, et après cela, mes frères er moi n’avons eu que très peu de contacts avec lui. Je me battais dans les airs de jeux, je rentrais à la maison en marchant seul au bord de la route. J’ai eu une enfance normale. Une enfance peuplée de trolls. Il n’y a pas de fin, car il n’y a pas de commencement. J’ai deux frères et une sœur. »

Ce père dévoré par son histoire et sa relation obsédante pour son pays qu’il a été forcé de quitter ne peut tourner le regard vers ce fils en désirance. A l’heure où il ne reste que la dépouille d’un père déjà mort, l’auteur tente de retracer son parcours et lie son destin à l’effroyable Histoire de l’Ouganda. Dans le récit le père est désigné par P. Ce dernier, rejeté par sa mère et après une enfance maltraitée par un grand frère ivre et violent part en Grèce réaliser son rêve : celui de voler dans un avion de chasse. Il intègre l’école militaire avec d’autres de ses camarades ougandais et s’habitue à une vie de discipline et d’entraînement en attendant le retour à la terre natale avec le diplôme en main. Mais c’est sans compter sur l’ironie de l’Histoire. L’ascension au pouvoir d’Idi Amin Dada le 26 janvier 1971 provoque une tempête dans sa vie. Les massacres, les exactions, les arrestations et les tortures ont décidé du sort de P. Celui-ci fait le choix de ne pas rentrer dans son pays après ses classes. Il décide de se rendre dans le pays voisin, la Zambie. Mais loin d’être accueilli en ami, la Zambie l’arrête et le soupçonne d’être un espion à la solde du dictateur ougandais, pays ennemi. P. commence son calvaire qui va durer des années avant d’entrevoir un possible espoir…

Du paradis souffle une tempête est un roman poignant sur la vie brisée d’un homme qui n’a que les secrets, le silence et des souvenirs douloureux à léguer à son fils. La violence qu’ il a subie, l’exil forcé et l’hébétude devant le sang versé a coupé les ailes de cet homme. L’Histoire s’invite à la fête et travaille ses entrailles et sa tête si bien que P. devient l’ombre de lui-même…

Johannes Anyuru nous offre ici un roman émouvant, touchant. C’est un hommage au père dans un style épuré, juste et sans pathos. L’élégance, le stoïcisme face au malheur ont donné un très beau portrait du père grâce à l’écriture magnifiée et sublimée par le fils. Malgré toutes les épreuves endurées, P. reste un homme debout face à l’adversité le visage tourné vers les terres brûlées d’Afrique, cette Afrique balafrée par les seigneurs de guerre dont Amin Dada est un des plus sinistres symboles.

Johannes Anyuru est devenu écrivain peut-être parce que sa recherche du père, sa tentative de le saisir le mène vers l’écriture, seul lieu possible où père et fils peuvent se rejoindre… Et le chant du fils réhabilite le père, le sauvegarde de l’oubli des hommes car :

« Tout ce qui le concerne est tellement informe, se délite dès que je tente de mettre la main dessus, tout n’est qu’ombres, récits changeants. Tout n’est qu’histoire.
(…)
Je relis le texte de Fanon et je relis le récit que mon père a fait de sa vie, un texte qui me déchire par sa manière de chercher à rendre l’existence sensée. »

Et le lègue silencieux du père devient l’histoire du fils. Il est comme les miettes de pain laissées par l’enfant, il est comme le fil d’Ariane. Il permet au fils de ne pas se perdre en chemin et de sentir la présence rassurante d’un père retrouvé.

Comme le confirme le grand quotidien suédois, le Sydsvenskan, l’auteur, « Johannes Anyuru (…) s’est emparé du destin d’un réfugié –son père –et l’a transformé en un chef-d’oeuvre littéraire. Ce sont de grands mots, mais Du paradis souffle une tempête est un grand roman »

Le lecteur sera touché par l’intrigue et le travail de la langue rendue magnifiquement ici en français par un travail de traduction remarquable. Il peut aussi, s’il le désire visionner le film Le dernier roi d’Ecosse de Kevin Macdonald, sorti en 2006 qui retrace la période trouble de l’Ouganda sous le règne de Idi Amin Dada.

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Roman traduit du suédois par Emmanuel Curtil
Editeurs : Actes Sud, 2015
294 pages
22€

 

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