Au rez-de-chaussée du paradis. Récits vietnamiens 1991-2003

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Nouvelles vietnamiennes

Il n’est pas aisé de chroniquer cet ouvrage. Il s’agit d’un échantillon d’auteurs de cette littérature du Dôi Moi (= Mouvement politique du Renouveau vietnamien, une forme de Glasnost après 1986). Chaque texte s’intéresse à un thème différent mais tous s’interrogent sur la destinée du Vietnam après les années du « Dégel ».

Dans « What do you like for your breakfast? » l’auteur, Thuân, se penche sur la question du couple, de l’ennui et de la tromperie lorsque les liens du mariage se délitent. La nouvelle renvoie aussi à l’absurdité d’une existence qui est le miroir de celle d’un régime qui agonise. Dans « Une soirée dans un bar » de Phan Trieu Hai, il s’agit d’une divagation de l’âme et de la solitude de l’homme face à son existence incompréhensible. Dans « Le prêtre », Tran Vu retrace l’histoire de la vie d’Alexandre de Rhodes, celui qui inspira la romanisation de la langue vietnamienne (poursuivie ensuite par Hô Chi Minh) qui est ici évoquée …

Cette anthologie est intéressante à plus d’un titre car non seulement elle permet au lecteur occidental de se familiariser avec cette littérature mais aussi parce qu’elle traite spécifiquement de la littérature contemporaine et non classique. Ce sont des nouvelles courtes et faciles à lire car le « dépaysement » est moins fort qu’avec les auteurs comme Nguyen Huy Thiêp ou Bui Ngoc Tan.

Il est vrai que la littérature vietnamienne actuelle est surtout engagée car les auteurs tels que Duong Thu Huong, Bui Ngoc Tan ou encore Nguyen Huy Thiêp ont toujours été considérés comme des auteurs dissidents. Or la littérature vietnamienne s’est beaucoup diversifiée ces dernières années. Il faut savoir que depuis les années 80 jusqu’à nos jours, deux « pensées » façonnent le Viêtnam. D’un côté, il y a la littérature engagée qui dénonce les lendemains de la guerre, les abus du pouvoir et surtout de la dictature communiste. Les maîtres de cette pensée sont Nguyen Huy Thiêp (Un général à la retraite), Bao Ninh (Chagrin de guerre), Duong Thu Huong ( Terre des oublis, Roman sans titre, Au zénith). Ils représentent les aînés qui ont secoué le joug du pouvoir depuis 1987. Cette date est emblématique car c’est la parution de la nouvelle « Un général à la retraite » qui a bouleversé le paysage littéraire vietnamien. L’Occident connaît un léger retard dans la réception des œuvres vietnamiennes. Ce retard est dû à la réception des manuscrits, de leur traduction et de leur publication. De plus, les œuvres citées sont toutes interdites au Viêtnam. Elles circulent sous le manteau et sont toutes acheminées vers la France, les Etats-Unis ou encore le Japon pour être publiées. A l’exception maintenant pour Duong Thu Huong qui est devenue depuis 2006 résidente permanente en France.

Cependant, la littérature du Viêtnam actuelle est aussi celle du Dôi Moi. Le Dôi Moi est avant tout un mouvement politique lancé par le régime au lendemain du Glanost. Il faut comprendre que le communisme vietnamien est un communisme marxiste léniniste et non maoïste. La différence est importante car le Viêtnam ne suit pas le modèle politique chinois. Ennemis jurés depuis des millénaires (le Viêtnam a battu la Chine et l’a repoussée de ses frontières), le petit voisin du Sud a toujours eu une méfiance très grande envers l’Empire du Milieu. Les incidences existent toujours et même en ce moment…

Bref, cette littérature du Dôi Moi est encore peu connue en France et pourtant elle est très riche à cause des thèmes qu’elle aborde dans le sillon de son écriture. Elle est caractérisée par un style dynamique dû à la jeunesse de leurs auteurs nés entre 1980 et 1995. Ils constituent une masse de pensée importante. En effet, 75% de la population vietnamienne a entre 15 et 35 ans. De ce fait, cette jeunesse qui écrit n’a connu ni la guerre, ni les purges, ni la période « dure » de la dictature. Les auteurs appartenant à cette tranche d’âge ont vécu en direct la visite de Clinton au Vietnam, la normalisation des rapports Est / Ouest, la levée de l’embargo et la réouverture de l’ambassade américaine. De ce fait, leurs écrits sont moins acerbes et moins tortueux que ceux de leurs aînés. Les thèmes abordés sont d’ordre social (l’accélération économique, mondialisation), économique (l’arrivée de la consommation, fin du rationnement, fin des appartements collectifs, accès à l’argent et à l’entreprenariat, accès à une plus libre circulation du pays, fin des « goulags » à la vietnamienne et fin de l’autocritique), familial (déliquescence du lien, revendication du bonheur individuel, remise en question du confucianisme, la présence du « bovarysme »). Le grand absent est bien sûr le politique mais il est remplacé par la critique de la lourdeur administrative, par l’absurde et par le thème sur la corruption. Cette nouvelle perspective introduit une forme d’introspection sans pitié sur la société vietnamienne, le rapport filial et celui qui régit les hommes et les femmes. Le lecteur assiste au travers l’écriture à l’éclatement de la société traditionnelle d’autant plus que la population vietnamienne vit plus dans les zones urbaines que rurales. L’exode rural connaît d’ailleurs une importance croissante liée au développement du tertiaire au détriment des secteurs primaires et secondaire. Ceci se reflète dans les écrits contemporains. Ainsi, il y a une rupture complète avec les valeurs du classicisme qui sous tend tout le roman versifié très connu des vietnamiens intitulé Kim Vân Kiêu de Nguyên Du.

Au rez-de-chaussée du Paradis est un recueil de nouvelles regroupant tous ces auteurs qui montent et qui expriment dans un langage plus libre et plus cru une réalité du pays vue et vécue tous les jours par le peuple actuel. C’est surtout un réalisme littéraire et idéologique d’un pays qui émerge avec ses difficultés et ses doutes métaphysiques et philosophiques.

La question qui obsède les auteurs du présent ouvrage est la suivante: vers où va t-on dans ce processus qu’est la globalisation? Doit-on suivre le modèle japonais oscillant entre tradition et modernisme? Doit-on renoncer à son identité au nom de l’économie? A cet exercice Nguyen Huy Thiêp et Duong Thu Huong ont tenté de répondre avec leurs romans respectifs A nos vingt ans et Sanctuaire du cœur. Cependant, la première génération semble ne plus très bien maîtriser cette question sociétale. Leurs œuvres tournent en rond. Ceci est flagrant concernant Duong Thu Huong avec son roman Au zénith. Nguyen Huy Thiêp est en train de devenir un auteur aux accents nationalistes tout comme Alexandre Soljénitsyne avant lui.


Réunis, traduits et présentés par Doan Cam Thi
Editeurs : Picquier Pochet, 2007
311 pages
8,50 €

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