Jazz et vin de palme de Emmanuel Dongala

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Nouvelles venues du Congo

Jazz et vin de palme est un recueil qui condense huit nouvelles aux thématiques variées allant de la parodie, du burlesque avec l’invasion des extra terrestres qui bouleverse la géopolitique mondiale au décryptage de l’histoire du Congo, de son indépendance à l’adoption du marxisme léninisme dans les années 60-70. Les nouvelles évoquent la difficulté de transition d’une mentalité liée aux traditions à celle du communisme de dictature. L’auteur évoque la misère, la corruption et le combat quotidien du peuple pour accéder à sa dignité. C’est avec un ton humoristique et un style décapant que l’auteur nous livre le destin de Kibali accusé de fétichisme, de Kali Tchikati qui se croit possédé et d’ Augustine qui se bat contre une situation absurde et sans fin. Ce sont des personnages pittoresques, attachants et en même temps « dissidents » à leurs manières contre ceux qui veulent leur imposer une autre voie, une autre vie.

L’œuvre est divisée en deux parties: celle qui évoque la période des années 60-70 au moment de l’établissement du « communisme scientifique » comme parti unique imposé par Massamba Débat Alphonse qui plonge le pays dans la terreur au lieu de lui donner liberté et progrès comme le parti avait promis. Quant à la deuxième partie, elle est plus personnelle. Dongala évoque le jazz et plus précisément John Coltrane. Celui-ci est représenté par la figure du saxophoniste, J.C de la nouvelle « A love supreme » ou encore dans celle de « Mon métro fantôme ». Dans cette nouvelle, l’auteur exploite la condition de l’exilé. En effet, dans ce métro de New York, les visages sont impersonnels, hostiles et méfiants. La foule se touche, se frôle dans l’indifférence et dans la désespérance d’une journée qui s’achève.

Avec Jazz et vin de palme, nous entrons dans la nuit chaude et mouvante de Pointe Noire (capitale du Congo avant les incidences politiques internes) et nous sommes happés par ses rues. Nous faisons connaissances avec Augustine qui, illettrée, se bat chaque jour pour survivre mais vite broyée par la lourdeur et l’absurdité d’une administration corrompue. L’auteur s’insurge aussi contre la corruption, contre ces billets glissés en douce dans les poches des dirigeants qui possèdent maisons, villas à la barbe du peuple. Il dénonce la violence du régime face à la population au travers du procès de pitres qui sacrifie Libaki, un vieil homme, innocent et bouc émissaire. Son art de dénonciation atteint son paroxysme dans les nouvelles comme « L’Homme » ou « La cérémonie ». Dans « L’homme », l’assassin ressemble à Chen dans La condition humaine. Il porte les mêmes convictions que Chen. Il veut affranchir le peuple d’une oppression. Dongala souligne ici le caractère de la résistance du peuple face à son oppresseur. L’assassin dans « L’Homme » est ce visage anonyme, impersonnel qui pénètre la chambre du tyran, malade de peur, pour lui trancher la gorge. La liberté est au prix de ce sang qui macule le poignard. Le comique des nouvelles précédentes laisse place ici au sérieux dans le sacrifice de l’homme. Dongala livre un message d’espoir: tout dictateur est amené inexorablement vers sa mort peu importe le temps que cela prendra car la servitude ne sera jamais vraiment volontaire. Dans « La cérémonie », c’est une longue autocritique où les lapsus sont un moyen pour la victime de dénoncer les travers du parti. Dans cette nouvelle Marx Engels devient Marxengels, l’insigne du parti devient un nouveau gris-gris. Et la célèbre formule « La religion est l’opium du peuple » devient  » (…) je suis contre dieu car la religion est le whisky … le chanvre … l’oignon… le morpion … le pion du peuple. »

Ces personnages paient de leur vie leur audace. Dans ce grand cirque, ils sont les victimes mais aussi les affranchis, les fils de la liberté.

En conclusion, le lecteur retient ces mots exprimés par un des personnages de la nouvelle « Le procès du père Libiki »:

« S’il ne s’était agi du camarade Konimboua Zacharie, on se serait mépris sur le sens de la rondeur de ce bidon, on se serait cru devant une bedaine réactionnaire habituée aux bombances qu’affectionnent la bourgeoisie fainéante, bureaucrate et compradore, plutôt que devant un ventre révolutionnaire, habitué aux rigueurs et privations qu’exige une praxis scientifiquement socialiste « .

On aura compris : derrière le rire et le comique des situations, Emmanuel Dongala dénonce au travers de ces nouvelles les fléaux tels que la corruption, l’oppression qui étouffent son peuple et qui l’ont poussé à partir en exil…
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Emmanuel Boundzeki Dongala est né en 1941 de père congolais et de mère centrafricaine. Il a passé son enfance et son adolescence au Congo. Il a fait ses études aux Etats Unis et en France et il a enseigné la Chimie à l’université de Brazzaville. En 1997, la guerre civile fait ravage au Congo. Dépouillé de ses biens, menacé, il quitte son pays et s’installe aux Etats Unis grâce aux soutiens des écrivains américains tels que Philip Roth. Il y vit toujours et enseigne la chimie à Simons’ Rock College dans le Massachussetts et la littérature francophone à Bard College dans l’Etat de New York. Il a été aussi un écrivain résident à Limoges, à la maison des auteurs dans le cadre de la Francophonie et du festival international de la Francophonie qui se déroule chaque année à la fin du mois de septembre.

Son œuvre est importante. Parmi laquelle figurent des romans comme Le feu des origines, Johnny, chien méchant. Ce dernier a été adapté en film. Il a aussi écrit son célèbre récit Photo de groupe au bord du fleuve. A mon avis, les deux dernières œuvres se lisent en miroir. Si dans Johnny, chien méchant la peinture est sombre à cause du fait des conditions des enfants soldats, dans le dernier opus, l’espoir est là et la femme l’incarne. Pour Emmanuel Dongala, être un écrivain africain c’est « un point d’ancrage pour regarder le monde« .

Il continue à donner ses conférences au Canada et aux Etats-Unis.


Nouvelles
Editeurs : Le serpent à plumes, 2005
206 pages
5,80 €

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