Une vie de chien de Bui Ngoc Tân

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Qu’est-ce qu’un homme?

Dans l’édition originelle, le titre en vietnamien s’intitule tryên ngan ce qui signifie « courts romans ». Une vie de chien est une anthologie de sept nouvelles assez courtes dont les thèmes sont tous en rapport avec l’humaine condition, l’absurdité de l’existence, l’expérience de l’enfermement et l’aliénation physique ainsi que mentale.

L’écriture de Bui Ngoc Tân diffère de celle de ses contemporains à cause d’un style poétique teinté de mélancolie. Son écrit expérimente la problématique de la perte qui peut être celle de la liberté d’actions, de mouvements ou de parole. Bui Ngoc Tân se penche aussi sur la question de la dépossession de l’identité. Ses récits sont des tests, des expérimentations sur l’homme et sur ses limites une fois que celui-ci est lâché dans la société après un temps d’enfermement au cours duquel il a été dépossédé de son nom, de son libre arbitre et de son identité. Ce qui intéresse l’auteur, ce n’est pas l’évolution des personnages dans un axe espace/temps. Le temps n’est pas indiqué, il constitue un espace blanc. C’est au lecteur d’installer le récit dans le temps voulu par lui.

Quant au décor du récit, c’est le flou qui est privilégié: le lecteur sait seulement qu’il s’agit d’un lieu, quelque part au Viêtnam soit dans le Sud, soit dans le Nord. Mais c’est tout. Les indicateurs de lieu sont donnés par un champ lexical précis : les champs, les villages, la ville ou la jungle, une prison…

En fait, le lecteur dans chaque nouvelle, est jeté in media res dans le récit. Ainsi, dans celle « La fumée », il s’agit d’une traque, une chasse à l’homme. Than doit ramener un évadé de prison, Duong. Mais, ce n’est pas si simple car progressivement de chasseur, Thân finit par basculer dans les moiteurs de la jungle. Il accède au cours de sa trajectoire à un autre état de conscience, il s’enfonce davantage dans son intériorité devant le silence de la jungle et devant sa totale solitude. Est-il devenu fou ou a-t-il atteint une sorte « d’éveil » lui révélant ainsi la finitude de son existence ? Au fil du récit, Thân (qui signifie aussi en vietnamien « le corps ») s’enfonce dans la jungle, quitte le monde et cesse d’exister. La nouvelle se termine au moment où Thân pénètre au cœur des ténèbres. Est-il mort ? Ou a-t-il accédé à une autre conscience ? La question reste ouverte. Pour l’auteur, tout est une question de métaphysique. Thân s’amenuise au fur et à mesure de l’avancement de sa mission. Il devient peut être Duong et/ou veut se confondre à lui. Mais Duong exite t-il vraiment?

Dans « Gardien de fourmis », le personnage est en prison. Pour quel motif? On ne sait pas. L’auteur ne s’intéresse pas à l’avant – histoire de ses personnages. Il cherche surtout à saisir l’instant car tout se déroule à partir d’un instant T où les vies basculent.

Dans « Le chasseur de fourmis », monsieur M est enfermé dans une prison. Le motif de cet enfermement est inconnu de lui et du lecteur. Progressivement, il va faire l’apprentissage de la cruauté et de la torture psychique et mentale. L’univers carcéral va insidieusement le déconstruire, le transformant en gestes mécaniques. Elle va le conditionner à accepter l’absurde. L’univers kafkaïen de monsieur M règne en maître sur toute vie. Ainsi, sans explication, monsieur M. sera libéré. Il reprend son travail, il est muté dans le Sud (terre propice, univers ouvert car connecté à la mer de Chine). Il redevient directeur de son entreprise. Cependant, lorsqu’il peut, il s’enferme dans son bureau et refait parfaitement les gestes qui lui ont été infligés dans la prison.

 « Comme dans toute entreprise, la pause de la mi-journée propose des loisirs variés aux employés : on descend des packs de bière, on joue aux échecs ou aux cartes, on échange des balles de ping-pong, on bavarde… Mais monsieur le Directeur ne participe jamais à aucune de ces activités. (…)
Personne ne peut deviner ce qui se passe de l’autre côté de cette porte fermée à double tour : monsieur le Directeur ouvre son tiroir, il en tire un petit flacon. Il pose les quatre fourmis qu’il a sorties du flacon dans un cercle dessiné à la craie sur son bureau. Il dispose des miettes de biscuit à l’intérieur du cercle pour que les fourmis les mangent. Et à l’aide de cartes de visites (…) il empêche les bestioles de sortir de leurs frontières.
Parfois, il arrive aussi à monsieur le Directeur de poser une chaise sur son bureau. Puis, complètement nu, il grimpe sur la chaise, se tient debout, bien droit, le regard perdu dans le lointain, le bras droit tendu vers le plafond.

Il est la Liberté éclairant le monde »

Les êtres racontés et mis en scène par l’auteur sont tous des individus disloqués et brisés. Ils ont été eux aussi des fourmis de laboratoire manipulables à merci par un système kafkaïen qui le dépasse. Monsieur M est l’exemple type d’un homme aliéné et dépossédé de son identité.

Cependant, Bui Ngoc Tân refuse le pessimisme. Ses protagonistes, paradoxalement, gardent leur épaisseur et tentent de maintenir une certaine forme de dignité humaine. C’est le cas par exemple de « La fille de joie ».

Bui Ngoc Tan excelle ici dans l’art du conteur. Ses petites histoires sont des chroniques de pauvres gens qui tentent de survivre et de mourir dans la décence et la dignité. Ils sont ce que le Viêtnam actuel rejette car ils lui renvoient une forme d’échec dans l’entreprise du bonheur que le gouvernement a voulu mettre en place. L’auteur les décrit avec compassion. Celle-ci est au coeur même de la philosophie vietnamienne et par extension de l’ensemble de la région de l’Asie du Sud Est et de l’extrême Orient. Elle ne signifie pas la pitié mais une prise de conscience de l’impermanence des choses et des êtres en relégation perpétuelle au gré des karmas et de la roue de la destinée. Nous ne sommes que des contenus (notre corps, notre pensée, nos attachements) alors que seul le contenant a de la valeur. La compassion réside dans le respect de toute vie, par essence, éphémère. C’est pourquoi, la nouvelle centrale du livre n’est autre que « Une vie de chien » mettant en exergue la vie d’un pauvre chiot puis celle d’un pauvre chien devenu adulte et broyé par le destin et la violence. Ce n’est pas de sa faute comme le dira l’auteur : il n’est pas né au bon moment et au bon endroit. Il symbolise ces personnages égarés, cherchant un chemin, un but en vain.

Cependant ce qui les sauve c’est leur humanité et non leur but car ils vivent, comme Kiki le chien, dans un temps, dans une époque où l’avenir reste encore en suspens et la vie en pointillées… C’est peut – être cela le message que l’auteur voudrait nous transmettre…
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Photographie extrait du site des éditions de l’Aube.

Bui Ngoc Tan est né en 1934 à Haiphong. Il entre très tôt dans le maquis et participe à des actes de résistance. Il a été journaliste pendant la guerre de décolonisation en 1954. Accusé et jeté en prison, il a été traumatisé par cet emprisonnement. C’est seulement dans les années 90 qu’il a commencé à écrire. Il est décédé le 18 décembre 2014 à l’âge de 81 ans.

Ces écrits ont connus un véritable succès. Les éditions de l’Aube ont déjà publié Une vie de chien (2007), La mer et le martin – pêcheur (2011). Ce dernier a reçu le prix Henri – Queffélec en 2012. En 2013, les éditions de l’aube ont publié Conte pour les siècles à venir qui est considéré comme un récit autobiographique.


Traduits du vietnamien par Dang Tran Phuong, Nguyen Ngoc Giao, Vu Vân Luân et Janine Gillon

Editeurs : L’aube, 2011
138 pages
6,90 euros

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