La destruction du Parthénon de Christos Chryssopoulos

9782330005252
La fin de l’Histoire?

« Le Parthénon a explosé le vendredi 17 de ce mois, à 20h13. »

Comme le titre le suggère aussi, Christos Chryssopoulos offre ici un récit perturbant car son personnage principal est désigné par « Il » soit le Parthénon lui-même. Le criminel, comme le lecteur le verra au fils des pages, n’est qu’un exécutant, un défaiseur de l’Histoire et des obsessions qui enchainent les hommes au Parthénon

Comme pour Le manucure, lorsque la narration débute, le lecteur sait déjà que le Parthénon n’est plus que ruine et que l’auteur de cette destruction est arrêté. Il s’agit d’un jeune homme, Ch. K.

« Il s’appelle Ch.K. (seules ses initiales ont été rendues publiques), c’est un jeune marginal de vingt et un ans, sans emploi. D’après les informations dont on dispose, son acte résulte d’un plan et d’une inspection des lieux élaborés depuis longtemps. Le jeune homme a placé sa charge mortelle l’après-midi du vendredi. Ensuite, il a suivi le macabre déroulement de l’événement depuis son repaire. (…)
Selon des informations non vérifiées, Ch.K. a signé des aveux dans lesquels il explique ce qui l’a conduit à cet acte affreux »

La virtuosité du récit réside dans son extrême concision. En 90 pages, l’auteur parvient non seulement à évoquer l’événement mais aussi l’hébétude des Athéniens face à cet acte contre la civilisation dont le Parthénon est l’emblème. Plus encore, Christos Chryssopoulos choisit encore une fois une structure narrative à étages de sorte qu’il n’y ait pas seulement une vérité qui transperce. D’abord il y a la confession du gardien du monument, puis intervient une succession de témoignages de voisins du criminel. Ces récits purement subjectifs visant à dresser plus ou moins le profil du coupable n’offrent qu’une approche parcellaire de l’individu. De nouveau, Ch. K. se dérobe aux lecteurs quant à son mobile. Puis viennent ensuite les comptes rendus de la police, les pièces à convictions qui mettent en lumière la progression de l’affaire sans donner d’indices suffisants pour entrer dans la tête du coupable.

L’intention de Christos Chryssopoulos est de souligner non seulement l’énormité de l’acte mais aussi la difficulté d’appréhender et de comprendre tout acte criminel et tout crime car les agissements humains échappent à la raison. Une fois ce postulat admis, le pacte de lecture peut se sceller entre l’auteur et le lecteur. Il s’agit d’accepter le récit laissé par Ch. K., récit que l’auteur qualifie de « monologue » comme vrai et de là, tenter de saisir sa logique nihiliste :

« Le parcours doit être réinventé ; l’histoire doit être récrite. Tout s’est écroulé par le biais d’un acte que personne d’autre ne peut revendiquer. Un acte qu’on ne peut circonscrire d’aucune manière. Cet acte qui n’appartient qu’à moi. La destruction du symbole. (…) L’acte seul, irrévocable, m’appartient, par définition.
Je ne voulais pas qu’on me prenne pour un criminel. Ni pour un fou. Il est fondamental, pour moi, qu’on ne se méprenne pas sur mes motivations. Je n’avais pas l’intention de faire mal. Je ne voulais pas détruire. Mon but n’était pas de priver quiconque de quelque chose de précieux. Je cherchais seulement à nous libérer de ce que d’aucuns considéraient comme la perfection indépassable. Je me voyais comme quelqu’un qui offre un cadeau, qui propose une issue, qui relève un défi. »

En faisant parler son personnage révolté et nihiliste, Christos Chryssopoulos introduit une problématique épineuse : l’identité Athénienne et Grecque ainsi que son rapport avec l’Histoire et le passé glorieux raconté par Homère. La destruction du Parthénon offre une réflexion singulière sur la ville d’Athènes et sur ses habitants. Le roman défend la thèse de l’absence d’identité athénienne ou autochtone. La destruction du monument oblige le peuple athénien à louvoyer dans un champ culturel, littéraire, pictural, photographique et linguistique laissé vide. A la place, Ch. K. créé un interstice dans lequel le passé est anéanti et le futur est encore une esquisse :

« Nous vivons tous avec une grandeur qui n’est pas la nôtre. Beaucoup partagent cet avis, mais ils sont lâches et ils ne l’avouent pas. »

En 90 pages, Christos Chryssopoulos revisite et analyse l’histoire grecque à la loupe. Il a su par l’attentat commis par son personnage redonner corps au « Mouvement des irresponsables », ce groupe d’artistes des années 1950 avec comme chef de file le poète Yorgos Makris. En filigrane, il décrit l’onde de choc, l’impact dans la conscience d’un peuple. Ecrit en 2010, La destruction du Parthénon n’est pas seulement un roman. Il s’apparente à un essai qui s’interroge sur le rapport ambivalent de notre monde contemporain à l’art et la civilisation comme l’atteste la triste destruction des Bouddhas de Bâmiyân en 2001.

La destruction du Parthénon est un texte d’une logique froide et acerbe qui tente de comprendre la mutation actuelle de la société athénienne et par extension grecque à l’heure de la mondialisation. Mais pas seulement. Ce roman – essai étudie la place des chefs – d’œuvres du patrimoine mondial dans l’inconscient collectif contemporain aux prises avec le terrorisme.


Roman traduit du grec par Anne – Laure Brisac
Editeurs : Actes Sud, 2012
90 pages
12 €

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