La vie secrète d’Emily Dickinson de Jerome Charyn

9782743626198
L’autre Emily…

Le roman de Jerome Charyn met en exergue l’autre Emily Dickinson, celle qu’il a choisie de mettre en scène comme personnage littéraire, celle qui est débarrassée de tous les stéréotypes et auréolée par maintes hagiographies. Avec Jerome Charyn, le lecteur pénètre avec fracas dans « la vie secrète » de cette grande écrivaine poétesse américaine. Mais qu’entend par là l’auteur lorsqu’il intitule son livre « La vie secrète d’Emily Dickinson » ?

Le lecteur fait la connaissance dès les premières pages d’une espiègle jeune fille, gâtée et au tempérament de feu. Il l’accompagne ensuite dans sa vie de jeune femme à l’imagination débordante, hardie et effrontée. Mais c’est aussi une personnalité bien trempée qui ne cille pas sous le regard suffisant des hommes ou celui, courroucé, de son père, homme de loi aux mœurs rigides. Emily est élevée à l’ombre d’un père autoritaire qui place tout l’espoir de réussite dans son fils et non dans ses filles qu’il considère comme de vaines créatures sans intérêt. Pour tromper l’ennui, elle écrit et se surprend à envier le talent des femmes de lettres comme Charlotte Brontë ou encore George Eliot. La jeune femme, malgré son amour pour l’écriture, prend ses aises et s’abandonne à l’amour. Elle tombe successivement sous le charme des hommes qu’elle rencontre. Elle nourrit une folle passion pour Tom, un amour chaste pour un révérend à la triste figure. Elle organise même sa fuite vers l’Ouest avec un soupirant quelque peu désargenté et écervelé. Bref, l’Emily Dickinson de Jerome Charyn souffre du complexe de l’infirmière et possède pour ainsi dire un cœur d’artichaut… qui a failli la perdre plus d’une fois…

Le lecteur aura compris. Jerome Charyn n’hésite pas à écorner l’image épinal d’Emily Dickinson. Il brosse un portrait parfois peu flatteur de cette femme adulée par des auteurs et des critiques contemporains. Il la montre sous ses traits les plus détestables. Elle est colérique, de mauvaise foi. Elle réagit parfois comme une enfant gâtée. Dédaigneuse, elle est aussi dévorée par la jalousie, la mesquinerie et la méchanceté envers la pauvre Zilpah au destin tragique. Son ambiguïté face à la question de l’esclavage et son indifférence devant la souffrance des simples durant la guerre de Sécession peuvent choquer plus d’un lecteur… Mais c’est peut – être pour l’auteur, (biographe ?) une façon de souligner les travers inhérents à une certaine bourgeoisie puritaine dans laquelle est baignée Emily Dickinson.

La peinture s’assombrit au fil des pages pour mettre en lumière à la fin du roman une femme diminuée, affaiblie et fantasque. Le portrait de son héroïne devient à la fois touchant bien qu’il puisse provoquer un sentiment de répulsion à l’égard de la vieille dame recluse.

En presque 500 pages, Jerome Charyn a réussi son pari. Que le lecteur aime ou reste de marbre devant son récit, force est de constater qu’il est parvenu à donner de l’épaisseur et de l’humanité à son personnage pas aussi évanescent qu’on le prétend. Le roman aura le mérite aussi de tracer en pointillé les souffrances et frustrations d’une femme née dans le siècle du puritanisme triomphant et qui malgré tout s’évade par l’audace des mots aux caractères de feu…


Traduit de l’Américain par Marc Chénetier
Editeur : Payot – Rivage, 2013
432 pages
24,50 €

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