L’ampleur du saccage de Kaoutar Harchi

9782330048648
Chronique d’Abigail

Après une première publication dans la littérature de jeunesse avec Zone Cinglée, Katouar Harchi publiait L’ampleur du saccage, récit dont la brièveté n’a d’égale que la densité du propos.
La jeune, et talentueuse, écrivaine distille et infuse dans tout son roman, dés les premières lignes, une atmosphère délétère, une grisaille expressionniste qui parait relever autant de l’onirisme que du réel. L’ancrage dans ce dernier demeure toujours ambivalent. Car, dans tout ce qui est dit là, la matière appartient autant au fantasme qu’au conscient.
Le décor, stylisé, presque abstrait, est celui d’une banlieue à Paris et des alentours d’Alger. Il prend forme sous un jour désolé, d’une façon symbolique, en touches d’éléments à la fois vagues et fonctionnels. Une espèce de chaos apparent reflète le conflit intérieur et le caractère mutique des personnages.  Cela ressemble à un paysage flou, au sortir d’un cauchemar dont on tente de se souvenir dans son intégralité.
Dans ces sortes de no man’s land incolores, évoluent des êtres fantomatiques, des cohortes d’hommes soumis au travail, allusion à ces travailleurs immigrés parqués dans des campements, réduits à un minimum, minimum de vie, interdits de désirs, dans l’après guerre d’Algérie. Car le fonds historique est là, Histoire qui participe des histoires, ogresse des ces destinées tragiques reliant France et Algérie. Cette violence sous jacente, cette tension culmine dans une scène de mariage où l’organique, le sang, les viscères forment un holocauste de violence au sein d’un paysage désertique.
Avec une économie de moyens,  la tragédie se met en place; les protagonistes sont autant dotés  d’un destin qui leur est propre, que chargés de représenter un engrenage de l’inéluctable, de l’écrasement d’une violence sourde, à la fois structurante et aliénante. Un lien terrible lie les quatre personnages masculins, génération des fils et des pères, les attache…
Ainsi, Arezki l’errant vit enfermé dans le silence de l’homme qui l’élève, Si Larbi.  La génération des pères partage avec celle des fils un point commun; l’interdiction de l’accès au corps des femmes. Celles-ci, d’ailleurs, sont absentes. A l’exception des mères… Elles n’existent que nommées en termes crus, de désirs frustrés, de violence.
Ces femmes appartiennent aux anciens; impossible de ne pas penser à la Horde de Sigmund Freud, qui fonde le tabou de l’inceste. Les fils sont donc interdits de sexualité. Les hommes célibataires convoitent une femme fantasmée, accessible, vénale ou qui se rit de leur virilité défaillante.
Cette frustration institutionnalisée est à l’origine du geste fatal d’Arezki qui viole et tue. Dans une répétition inconsciente. Ce geste engendre un voyage vers une autre terre, celles des origines, l’Algérie. Vers une autre mémoire, tue, secrète, vers l’événement fondateur, le saccage originel. Le péché premier.  La figure de Nour, la lumière, représente l’alpha et l’omega, la Mère, la Femme, la convoitée, l’origine du monde. La chair féminine saccagée, un sacrifice en partage à la horde des hommes frustrés par leurs pairs.
Nour, la mère de Si Larbi, est à l’origine et à la fin du récit. En sa présence se dénoue un terrible secret, une parole, des mots pour révéler l’obscène, l’innommable, l’interdit. Une vérité à laquelle Arezki ne peut faire face sans affronter la folie, qui conduit le sang du père-frère à retourner à la terre.
Dans ce dépouillement d’un décor de tragédie, dans ce face à face de quatre hommes et d’une femme, la vérité foudroie, elle ne peut se regarder en face.
Ce récit à la poésie crépusculaire s’achève sur les propos d’Arezki. Avec talent, la jeune auteure aborde le tabou de la sexualité masculine objet de contrôle et de répression. Elle mêle filiation, inceste, secret et culture pour en faire une mécanique brève et implacable.


Editeur: Actes Sud, 2015
6,80 euros

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