Terre de colère de Christos Chryssopoulos

TerredeColere
Une autre façon d’écrire la fiction

Dans Terre de colère, Chrystos Chryssopoulos invente une autre manière d’approcher les problématiques sociétales par un style et une prose originaux. L’auteur scrute les rapports sociaux et communicationnels fondés sur des modes de communication conflictuels. Au travers des saynètes, il passe en revue toutes les situations génératrices de violence : la haine de l’immigré, la violence des enfants, les rapports homme – femme mis à rude épreuve et le harcèlement conditionné et favorisé par une société ultra compétitive.

Chrystos Chryssopoulos étudie le conflit interpersonnel au travers des situations bien précises. Son récit décrypte la colère en se focalisant sur des actes violents de la vie du quotidien. Ces actes souvent « banals » sont des bombes à retardement et minent l’individu de l’intérieur. Ils œuvrent à leur démolition psychique, sociale et pour finir physique car ils poussent les victimes à s’isoler et progressivement à se marginaliser. Dans le cas de la saynète qui se déroule dans un call center, le lecteur peut s’identifier à la victime. Christos Chryssopoulos y décrit une situation de harcèlement moral et sexuel. Il met en exergue l’un des maux encore tabous de l’aube du 21ème siècle : la souffrance au travail. Mais pas seulement, le lecteur est aussi confronté à la pyromanie d’un garçon qui dans sa colère face au monde, s’abandonne, fasciné par sa pulsion destructrice et le feu, cette flamme incandescente, cette mèche vengeresse. Le feu consume, le feu démolit et le feu extermine. L’écrivain décrit avec brio l’incommunicabilité entre le garçon et son conseiller pédagogique. Ce dernier, représentant de l’instance parentale est dépassé par la problématique du jeune enfant. Face à son mutisme, il est désarmé. Son langage est alors balbutiant, inadapté à la situation. Mais l’enfant aussi est dépassé par son geste. La colère, son feu intérieur le dévore et le consume. Ce feu de la colère primordiale finit par s’extérioriser. Il engloutit et sa maison et son monde. Ainsi l’auteur ne décrit-il pas là l’étiologie de la colère comme une conséquence possible de l’amenuisement du langage jusqu’à son effacement total ? Si le langage s’éteint, la raison et la rationalité s’effacent. Les digues sont rompues et l’avènement du chaos, du pulsionnel et de l’irrationalité peut survenir et déferler dans un espace intérieur, vacant de toute mise à distance et de discernement. Ainsi, le lecteur assiste-t-il avec tristesse au lynchage de l’immigré par deux désœuvrés, perdus eux aussi dans leur monde désenchanté. Il apprécie avec justesse la minutie des détails mis en exergue par l’auteur pour dépeindre des couples aux prises avec leur identité sexuelle. La souffrance devient agressivité là où l’amour ne peut plus combler un trop grande déficit d’estime de soi et de l’autre.

Terre de colère est un récit expérimental. Chrystos Chryssopoulos fait partie de ces écrivains contemporains qui refusent de contempler ses semblables de loin. Au contraire, son métier de photographe, de critique littéraire et de romancier a façonné son approche empathique. Il se penche sur les maux actuels pour mieux les dénoncer. A sa façon, il s’engage dans un combat déplorant l’ambition effrénée, le culte du profit réduisant l’individu à un simple rendement économique. Il s’intéresse aux faibles, aux laissés pour compte et leur aménage un espace de paroles. La littérature réhabilite les obscurs et les sans noms. Le style devient plus ample. Il englobe le langage parlé, le champ lexical de la colère et de la douleur (l’une ne va-t-elle pas sans l’autre ?)

Ne serait-ce pas là l’humanisme de Chrystos Chryssopoulos ?

« Nous vivons dans un territoire clos et soumis à une surveillance sévère. Sur un continent pour ainsi dire cerné de tous côtés par des barrières. Voilà pourquoi aujourd’hui nous finissons par être en colère en permanence. Mais nous vivons seuls les uns avec les autres. Nous ne voulons personne à nos côtés, et notre colère se retourne inévitablement contre nous-mêmes. Nous enrageons les uns contre les autres. Dans la rue, au bureau, à la maison, dans notre chambre d’enfant, dans l’autobus, le train, d’un quartier à l’autre, d’un pays à l’autre, partout la colère se déverse. Même quand nous ne disons rien, notre silence ressemble à une explosion de rage. »


Traduit du Grec par Anne – Laure Brisac
Editeurs : La contre Allée, Coll. « Fictions d’Europe »
2015
90 pages
8,50 €

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3 commentaires pour Terre de colère de Christos Chryssopoulos

  1. jostein59 dit :

    Effectivement, tu lis derrière les lignes et analyse très bien les situations. A la limite, mieux que l’auteur qui, comme tu le dis, est davantage un photographe de ces situations.
    Ce petit texte me donne envoe de lire l’auteur sur autre chose.

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