A travers les champs bleus de Claire Keegan

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Le déclin de la lumière

Avec le troisième opus de Claire Keegan, A travers les champs bleus, le lecteur se retrouve de nouveau dans l’univers original de cette auteure irlandaise où le familier côtoie le tragique.

L’ensemble du recueil comporte 8 nouvelles de longueur inégale. Trois nouvelles cependant pourraient être considérées comme des courts romans. Il s’agit d’abord de la nouvelle titre « A travers les champs bleus », puis « La fille du forestier » et enfin la dernière qui clôture l’oeuvre « La nuit du sorbier ».

L’écriture est concise comme le veut le genre. Claire Keegan mène d’une main de maître l’intrigue jusqu’à l’apothéose du drame avec élégance et poésie. Tout est seulement suggéré et esquissé. Le lecteur doit à partir de non-dits, des allusions tisser la trame de l’histoire, remplir les vides voulus par l’auteur pour appréhender la complexité des personnages. Ainsi par exemple, dans « A travers les champs bleus », le lecteur assiste, dès l’ouverture de la nouvelle, à une célébration religieuse d’un mariage dont la mariée semble être en retard. On attend la belle avec le prêtre. L’assistance chuchote, murmure et se pose des questions. L’ambiance suggérée est étrange, insolite. Le lecteur se pose aussi des questions. Puis, viennent la célébration et le banquet. La description est minutieuse laissant poindre un drame intérieur intense de la part de la mariée mais aussi des autres:

 » (…) dans la sacristie, le prêtre a remarqué le tremblement de sa main alors qu’elle soulevait le gros stylo à plume … »

Claire Keegan nous laisse le soin de déchiffrer ces silences et de les mettre en mots. Avec cette oeuvre, l’auteur évoque en premier lieu la terre irlandaise avec ses traditions et ses superstitions.

« La nuit du sorbier » revient sur les mythes irlandais et ses croyances avant la christianisation du pays. Elle écrit aussi sur la perte de l’amour comme dans « Les chevaux noirs », « A travers les champs bleus » ou encore dans « La nuit du sorbier ». Elle s’intéresse dans ses nouvelles à l’ambivalence des sentiments entre les pères et leurs filles. Deux magnifiques récits sont donc dédiés à ce thème: « Cadeaux d’adieu » et « La fille du forestier ». Ces dernières retracent surtout la souffrance et la violence des pères. Elles évoquent aussi la déliquescence des sentiments au sein d’une famille où les êtres font semblant d’être heureux. Ils rêvent d’une vie meilleure. Ils nourrissent le désir de partir sans jamais passer à l’action. Ils subissent leur vie comme c’est aussi le cas des protagonistes du récit « Près du bord de l’eau »:

« Sa grand mère disait que, si elle avait pu tout recommencer, elle ne serait jamais remontée dans la voiture. Elle serait restée et se serait prostituée plutôt que de rentrer. Neuf enfants, elle a mis au monde. Quand il lui a demandé ce qui l’avait poussé à remonter dans la voiture, elle a répondu : » L’époque l’imposait. C’est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix. »

Claire Keegan célèbre aussi les mots et l’écriture. Dans sa nouvelle d’ouverture « La mort lente et douloureuse », elle suggère le lien complexe entre l’écrivain et les mots. Elle met en exergue le pouvoir qu’ont les mots à magnifier la nature ou à détruire être ou chose. Elle donne ici un visage ambigu de l’écrivain, personnage énigmatique mais aussi doué d’une faculté de créer et de détruire grâce au jeu des mots et des métaphores.

L’univers de Claire Keegan se retrouve pour l’essentiel de nouveau dans cette oeuvre. La tonalité n’est ni larmoyante ni sarcastique. Nous sommes loin de la sensiblerie et des larmes à outrance. Tout est dans la finesse. Elle s’intéresse aux gens simples qui se battent contre les éléments hostiles de la nature encore sauvages mais aussi contre leurs propres démons et violence. Lorsqu’on lit Claire Keegan, on ne peut s’empêcher de penser aux Petites ironies de la vie quotidienne de Thomas Hardy. Si chez ce dernier, le tragique réside dans la cruauté nichée dans le coeur des hommes, chez Claire Keegan, il est provoqué par les errements de l’âme et des erreurs de choix.

A travers les champs bleus reste un ouvrage emprunt de nostalgie douce amère.


Nouvelles traduites de l’Anglais (Irlande) par Jacqueline Odin
Editeurs : Sabine Wespieser, 2012
272 p
22€

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2 commentaires pour A travers les champs bleus de Claire Keegan

  1. LadyDoubleH dit :

    Belle chronique ! 🙂

    J'aime

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