L’imposteur de Javier Cercas

9782330053079

« Le réel tue, la fiction sauve »

En 2005 éclate en Espagne l’affaire Enric Marco. Ce dernier est un retraité nonagénaire. Jusque là, il a été vénéré et célébré. Président de l’Amicale de Mauthausen, il a été le porte parole des anciens déportés espagnols de l’Holocauste. Cependant, démasqué par un historien, Enric Marco voit s’effondrer le mythe qu’il s’est forgé autour de sa personnalité. Il est alors confronté à une vérité historique : il n’a jamais été déporté dans un camp de concentration et d’extermination.

Dans la tourmente du scandale qui secoue l’Espagne, l’écrivain Javier Cercas s’interroge. Doit-il ou non écrire un roman sur la personnalité controversée dudit imposteur ? Pendant des années, le romancier hésite. Il hésite à écrire sur un sujet aussi grave qui engage sa responsabilité d’écrivain. Sa confidence est très claire et ouvre les premières pages du roman :

« Je ne voulais pas écrire ce livre. Je ne savais pas exactement pourquoi je ne voulais pas l’écrire ou bien si, je le savais, mais je ne voulais pas le reconnaître ou je ne l’osais pas ; ou pas complètement. Le fait est que, pendant plus de sept ans, je me suis refusé à écrire ce livre. »

Javier Cercas est sans cesse remué par des questions éthiques. Ainsi écrire sur Enric Marco ne signifie – t –il pas travailler à sa réhabilitation ? Pardonner ses mensonges ? Et par conséquent minimiser la douleur des victimes de l’Holocauste et de leurs descendances ? Mais comprendre l’acte d’ Enric Marco n’est-il pas essentiel aussi dans la construction d’un devoir de mémoire sur l’Holocauste ?

« Comprendre c’est justifier ? M’étais-je demandé des années plus tôt, quand j’ai lu la phrase de Levi, et je me suis reposé la même question après avoir lu la lettre de Teresa Sala. Cela ne relève-t-il pas plutôt de notre devoir ? N’est-il pas indispensable d’essayer de comprendre toute la confuse diversité du réel, depuis ce qu’il y a de plus noble jusqu’au plus abject ? A moins que cet impératif générique ne soit pas valable pour l’Holocauste ? Est-ce moi qui avais tort, fallait-il ne pas essayer de comprendre le mal extrême et encore moins quelqu’un qui, comme Marco, trompe le monde avec le mal extrême ?
Ces questions me taraudaient encore… »

L’imposteur est une oeuvre audacieuse car Javier Cercas est un romancier qui a su rendre haletante une intrigue inspirée d’un fait réel. Le style est franc, direct lorsqu’il s’adresse à Marco Enric pour lui « tirer les vers du nez » et pour le pousser à avouer ses mensonges. Car effectivement, Marco Enric, personnage charismatique et haut en couleur n’a pas seulement menti sur sa fausse déportation dans un camp de concentration. Il a aussi menti sur sa participation active contre le franquisme. Au fil des pages, le lecteur est happé par l’immense travail d’enquête de Javier Cercas. L’auteur, certes, se soucie de la dimension romanesque de son oeuvre mais pas seulement. En effet, le lecteur se rend compte à mesure de sa progression dans l’intrigue que l’auteur s’efface derrière le détective, l’investigateur. Il interroge les protagonistes qui ont connu Enric Marco. Il visite les archives, il prend des notes et il filme les entretiens avec le grand imposteur avec l’aide de son fils. Il veut saisir la personnalité caméléon de Marco. Il veut comprendre ses motivations et ses actes. L’imposteur est l’expérience, la somme des connaissances de Javier Cercas sur cet affabulateur. Mais plus encore, c’est un roman sur la grande complexité humaine, sur les motivations de tout un chacun face à l’Histoire. Javier Cercas démolit ici le mythe du héros « bruyant ». En effet, Enric Marco a façonné son récit de vie et il a réussi car selon l’auteur, il a trouvé des gens pour le croire et parce qu’il a besoin de cette fiction pour supporter la médiocrité de son existence ordinaire :

« Voilà la vérité. C’est ce qui s’est passé, ou ce que je comprends ou imagine qu’il s’est passé. Marco n’appartenait pas à la minorité, mais à la majorité. Il aurait pu dire Non, mais il a dit Oui ; il a cédé, il s’est résigné, il s’est laissé assujettir, il a accepté la vie barbare, infâme et claustrophobique imposée par les vainqueurs. Il n’en était pas fier ou, du moins, il n’en a pas été fier à partir d’un certain moment, et il n’en est pas fier aujourd’hui, c’est pourquoi il a menti. Marco n’est pas un symbole de la décence et de l’intégrité exceptionnelles de la défaite, mais de son indécence et de son avilissement communs. C’est un homme ordinaire. Il n’y a rien à lui reprocher, bien entendu, sauf d’avoir essayé de se faire passer pour un héros. Il ne l’a pas été. Personne n’est obligé de l’être. C’est pour cela que les héros sont des héros : c’est pour cela qu’ils sont une infime minorité. »

Mais L’imposteur est aussi un roman dans lequel l’auteur devient un des narrateurs principaux si ce n’est l’un des protagonistes du récit. Javier Cercas s’interroge aussi sur le rôle de l’écrivain et de la fiction. Le lecteur peut savourer la confrontation entre Enric Marco et l’auteur lorsque Marco pousse à bout la patience de l’écrivain en l’interrogeant sur le rapport entre la réalité et la fiction et le rôle subversif de l’auteur en quête d’une histoire. Dans cet épisode, Marco devient le Tentateur. Il met en doute le travail de l’écrivain. Il se voit comme son double car tous deux justifient leur sens de leur existence par la tromperie. Le dialogue entre les deux hommes peut être considéré comme le tiraillement intérieur de l’auteur face à une question épineuse : comment mettre en roman le réel sans le travestir et sans le trahir ?

En dernier lieu, à travers le scandale d’Enric Marco, Javier Cercas met en exergue un pan de l’Histoire espagnole. Il montre dans son récit qu’une telle figure d’imposteur n’a pu exister que parce que l’Espagne est encore, selon lui, hantée par les démons du passé :

« Le retard historique de l’Espagne à accéder à la démocratie et notre désintérêt général pour le récent passé européen le plus âpre sont donc la troisième réponse, la troisième raison pour laquelle Marco a pu tromper tant de gens pendant aussi longtemps. »

Encore une fois, Javier Cercas nous ravit par la perspective novatrice de son récit. Il opère sans relâche une autopsie de l’Histoire espagnole. Ses œuvres captivent par la puissance de son verbe franc et énergique. Elles nous happent aussi par l’ingéniosité de son approche historique de l’Espagne contemporaine.


Roman traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic
Editeurs : Actes Sud, 2015
404 pages
23,50 €

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