Antarctique de Claire Keegan

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Portraits de femmes, fragments de vie

Dans les nouvelles de l’Antarctique, l’intensité narrative est à son comble. En effet, le lecteur a l’impression qu’il lui est donné de voir des vies déjà faites, des rêves déjà brisés et pourtant quelque chose se trame. Et ce quelque chose, est-ce l’instinct de survie? Est-ce le spasme de l’agonie? Est-ce une secousse d’espoir? Une de plus? Une de trop? Une des héroïnes, une femme lassée par son mariage raté rêve tout haut. Ce qu’elle veut c’est:

« (…) quelqu’un qui lui donnera la sensation d’être à nouveau vivante, la sensation d’être quelqu’un sous ses vêtements ».

Cette phrase résume la tentation de toutes les femmes de Claire Keegan.

Dans l’Antarctique, nouvelle – titre, le tragique côtoie le quotidien et la farce de la vie se mue en grandeur pour celles qui la jouent jusqu’au bout. Car en effet, il s’agit ici de portraits de femmes abîmées d’un trop plein d’espoir, d’un trop plein d’amour ou d’une trop longue attente. Qui mieux que Cordelia ou Betty pour l’illustrer? Les nouvelles de Claire Keegan dans ce recueil sont marquées par le sceau du trop plein. On a la jeune fille mélancolique de « Où l’eau est la plus profonde » qui pense avoir sauvé le petit garçon, à moins que ce soit l’enfant qui la tire vers le monde des vivants. L’auteur présente une mère lasse de se cacher derrière le masque de l’épouse parfaite et qui décide de jouer sa vie à pile ou face le temps d’un soir. Et quel soir!

Dans la peinture de Claire Keegan, la femme est toujours dans un état limite de son existence. Sa révolte, sa colère sont comme un réveil à l’existence, la vraie. Ainsi la femme délaissée et bafouée dans « Les hommes et les femmes » trouve-t-elle la force de revendiquer son droit au respect en tant que femme et non comme objet de rabaissement par son mari. Quant à sa fille qui assiste à la scène finale de la nouvelle, trouvera-t-elle la force de changer son destin –prédéterminé car née fille –en une vie remplie de maîtrise et de liberté, grâce au NON de sa mère? On aimerait y croire…

Dans Antarctique, ce sont des femmes saisies à des moments clefs de leur vie, à un instant T précis où elles doivent faire un choix. Il n’y a pas de fatalité dans leur approche car pour ces protagonistes on n’est pas obligé de subir et on peut à tout moment interrompre le triste cours de son existence. Mais le choix peut être chèrement payé… Il n’y aura pas de retour en arrière. Ainsi, Certaines continuent-elles leur chemin pour se révéler à elles-mêmes. C’est le cas pour Cordelia dans « L’amour est dans l’herbe haute », pour l’héroïne de « Les hommes et les femmes ». Dans « Orages » c’est l’acceptation pure et simple de l’absurdité de l’existence par l’héroïne dont la mère est folle. Elle regarde cette farce grandiose en face afin de mieux maîtriser son destin et de mettre un pas devant l’autre :

« J’habite dans une maison avec l’homme que ma mère a épousé. J’ai un chien qui a failli mourir mais qui est indifférent à la vie. Quand j’observe mon reflet dans le miroir, mes yeux sont cruels ».

Claire Keegan dépeint avec justesse cette servitude volontaire des femmes au travers de ses nouvelles. Comme le dit l’héroïne de la nouvelle « Drôle de prénom pour un garçon » :

« Nous venons de femmes qui réconfortent les hommes, des hommes qui ne disent jamais non ».

Mais les temps ont changé semble nous dire l’auteur… La femme n’est pas seulement la mère ou l’épouse dévouée! Antarctique est un magnifique roman sur le choix. Selon l’auteur, chaque femme est libre de maîtriser son destin et de devenir maîtresse de sa vie ou d’être assujettie dans une Irlande dépeinte par elle comme très catholique, conservatrice, traditionaliste et machiste.


Nouvelles traduites de l’Anglais (Irlande) par Jacqueline Odin
Editeurs : Sabine Wespieser, 2010
256 pages
21,30 €

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3 commentaires pour Antarctique de Claire Keegan

  1. LadyDoubleH dit :

    Belle chronique, très détaillée ! J’ai lu les deux autres titres de Claire Keegan, celui-ci est dans ma PAL. Il faut vraiment que je le lise 🙂

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  2. jostein59 dit :

    Quel plaisir de lire cette auteure. Curieusement, c’est le seul que je n’ai pas lu. Encore un roman a ajouté à mes listes

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