La petite fille de monsieur Linh de Philippe Claudel

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Une vie en suspension

Dans La petite fille de monsieur Linh, Philippe Claudel restitue à travers une peinture mélancolique, proche de l’estampe la relation qui lie un grand-père, Monsieur Linh à sa petite fille. L’auteur évoque aussi en parallèle l’amitié qui rapproche deux hommes, Monsieur Linh et Monsieur Bark. Ces deux hommes brisés, portant les cicatrices d’un passé tragique se consolent et s’entraident au crépuscule de leur vie. Ils ne se comprennent pas à cause de la barrière de la langue mais ce qu’ils ont à dire, ce qu’ils ont vécu dépassent le simple langage des mots. Dans le silence de leur présence côte à côte, ils parviennent à sonder l’autre, à deviner sa souffrance et son envie d’en finir jusqu’à ce terrible accident de Monsieur Linh…

Les indices rappellent bien entendu le Viêtnam de la guerre. Il s’agit sûrement de la guerre américano-viêtnamienne. Monsieur Bark, quant à lui, a fait l’autre guerre, celle probablement de l’Indochine…

L’histoire met en lumière une superposition de thèmes relevant de l’humaine condition: la guerre, l’exil pour monsieur Linh et le deuil et la solitude pour Monsieur Bark.

Le talent de Philippe Claudel réside dans la grande subtilité et la finesse des mots à montrer la souffrance de monsieur Linh et son dénuement le plus total. L’auteur a bien saisi cet instant fragile où un être humain se voit contraint de quitter le pays qu’il aime viscéralement pour un autre dont il ne connaît ni les us et coutumes, ni la langue. Le silence de monsieur Linh révèle une forme d’ostracisme: il est en marge de la société qui avance sans lui: l’accident le prouve. Mais le silence de monsieur Linh c’est aussi l’incommunicabilité avec l’autre qui l’effraie car il ne le connaît pas. Le silence de monsieur Linh mesure l’étendue du désastre de sa vie. Sa seule richesse: une vieille photo et sa petite fille. L’enfant par son côté inerte se rapproche plus d’une poupée inanimée. La nonchalance et l’indifférence de la petite fille face à son environnement ne montrent-ils pas les symptômes d’une forme de trouble neurologique liée à l’effet pervers de l’agent orange très connue au Vietnam? … La surprise quant à l’identité de l’enfant ne nous sera révélée qu’à la fin du roman…

Si le thème de l’exil est merveilleusement illustré, celui de l’amitié est à son apogée. Il dépasse la souffrance individuelle et rend la vue à Monsieur Linh et à Monsieur Bark. La rencontre des deux hommes et l’amitié qui s’ensuit se situe à un niveau au delà du langage. Dans l’amitié, a t-on besoin de parler pour se faire comprendre? Dans l’amitié, la présence de l’autre se traduit-elle en terme de besoin? Autrement dit, notre besoin de lui ou d’elle nous permet de nous voir et donc d’exister quand bien même la mort nous effleure. Ainsi les scènes à la plage où les deux hommes sont face à la mer, chacun allant dans son monologue sont la quintessence même de l’amitié et de la complicité. Si la petite fille, Sang Diêu (qui veut dire en vietnamien, le matin serein) maintient le vieil homme en vie, son ami le sauve du néant. La fin du roman et son intensité tragique restituent à ces deux êtres toute la magnificence de leur geste.

La petite fille de monsieur Linh est un roman empreint de poésie et de mélancolie. L’auteur a su, malgré quelques inexactitudes dans les faits historiques relatés et dans l’utilisation maladroite de certaines notions linguistiques vietnamiennes, revêtir son intrigue d’un caractère élégant et émouvant. Les portraits psychologiques sont dépeints avec justesse dans toute la dimension complexe d’une humanité en souffrance.


Editeurs : Le livre de poche, 2007
192 pages
5,60 €

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2 commentaires pour La petite fille de monsieur Linh de Philippe Claudel

  1. jostein59 dit :

    Bien évidemment, je n’avais pas relevé les inexactitudes de l’auteur mais j’avais aussi été séduite par la sensibilité de ce trés beau roman.

    J'aime

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