La neige noire de Paul Lynch

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Variation chromatique

La neige noire est le deuxième roman d’un auteur très remarqué, Paul Lynch. En effet, notre romancier joue avec les couleurs et les variations chromatiques. Dans Le ciel rouge le matin, Paul Lynch s’attarde sur un drame accidentel qui conduit son protagoniste, Coll Coyle, un habitant du Donegal, à quitter le pays et à trouver refuge aux Etats-Unis. Il relate dans un premier opus la condition de vie harassante des irlandais sur le sol américain et l’issue tragique en cette année 1832… Avec La neige noire, Paul Lynch récidive l’expérience romanesque en offrant au lecteur l’histoire de Barnabas Kane, poursuivi et vaincu par les caprices du sort.

Si la couleur rouge, celle de la passion, de la pulsion et du sang accompagne Coll Coyle tout au long de son parcours de vie, dans ce deuxième opus, Barnabas Kane voit son destin placé sous le signe du noir. En effet, dans ce présent roman, Barnabas Kane se débat dans la boue, dans cette neige fondue qui l’entraîne inexorablement vers la chute. Mais qui est-il réellement, cet homme habité par la malchance ?

Dès le début du roman, le lecteur apprend que Barnabas Kane est revenu depuis peu dans la contrée du Donegal après des années de dur labeur aux Etats-Unis. Déterminé à offrir à sa femme et à son fils un avenir meilleur, Barnabas Kane devient fermier. Tout aurait pu bien se passer s’il n’y avait pas un signe, une prédestination condamnant les Kane. Comme toujours chez Paul Lynch, les éléments extérieurs concourent à briser les individus. Dans La neige noire, le destin frappe à la porte des Kane sous la forme d’un incendie :

« La nature de cette journée, ceux qui en parlaient plus tard seraient bien en peine de la définir. On oublie aisément un crépuscule tiède à la lumière jaune, où la pluie ne tombe pas. Le feu a forgé un temps à son image, la violence d’un vent noirâtre dont le tourbillon évoquait, au dire d’une des femmes, une bande de démons déchainés. A cause de la chaleur qui est montée avec le soir, on aurait dit que l’incendie avait porté l’atmosphère à ébullition. Une limaille de suie à la douceur de neige se posait, fragile, sur la peau. L’événement a produit sur eux tous une impression si vive qu’elle les a possédés comme l’aurait fait une légende. Le feu grondait si fort dans son avidité qu’il ressemblait à une puissance colossale lâchée sur la terre, une force épique dont la brutalité possédait l’énergie féroce d’une mer qui déferle. »

On connaît le talent de Paul Lynch pour introduire l’élément tragique, le fatum dans son intrigue. Son art descriptif et suggestif est ici confirmé. Paul Lynch connaît le pouvoir incantatoire des mots. Il joue avec les métaphores. Il les fait danser. Il rend vivant l’incendie en lui conférant un souffle épique et parvient à mettre en exergue l’intensité tragique de l’instant.

Le lecteur aura deviné : Barnabas Kane va tout perdre. Il assistera au lent mais inexorable délitement de tout lien social et affectif qui le relie à la vie. Dans La neige noire, il n’y a pas de rédemption possible et Barnabas Kane apparaît au fil de l’histoire comme un personnage tragique par excellence. Il est en effet, innocent dans son malheur puisque l’incendie a été un acte délibéré et intentionnel comme l’intrigue le révèlera plus tard. Cependant, il n’est pas étranger à ce qu’il lui arrive. Son entêtement, sa bêtise et son manque de discernement l’entraînent vers les abysses. « Je n’ai pas su m’y prendre autrement » telle est sa confession alors que tout est déjà accompli et que tout a été déjà pris…

Mais La neige noire est en même temps un récit sans concession sur les gens du Donegal, région dont Paul Lynch est natif. Il dépeint un paysage tourmenté et abrupt qui semble épouser la dureté des êtres qui y habitent. L’intolérance, la fermeture d’esprit et la mesquinerie ont raison du couple Kane qui est considéré comme un intrus. Pour Barnabas, il est conscient d’être un « faux – pays » :

« Je suis originaire de ce pays, mais je n’en fais pas partie. Voilà pourquoi on ne peut attendre que des ennuis de ces gens. Rien de bon. »

Et Eskra Kane de rajouter :

«  Elle voulait rêvasser, les yeux clos, mais ce n’est que l’amertume qui irrigue ses pensés. Fichu pays. Elle maudit les vues obstinées qui les ont conduits ici, la misère d’une région qui ne semble pas avoir évolué en l’espace d’un siècle, ces gens qui se contentent de trois fois rien, heureux de vivre comme si le monde n’avait pas changé, à peine quelques voitures et une poignée de camions, et cette pauvreté qui persiste, pareille à une réticence qui rayonnait d’eux, un tempérament aussi intraitable que le roc. Et puis il y a chez eux cette expression qui semble incrustée sur les visages, les regards insistants de la suspicion, comme un jugement biblique qui vous déclare absolument étranger si vous n’êtes pas né sur le sol. »

Il est sans conteste que ce second opus place Paul Lynch parmi les écrivains talentueux dont le verbe est évocateur, suggestif, poétique et puissant. Plus qu’un plaisir de lecture, c’est un tête à tête privilégié avec la littérature et avec un texte magnifiquement mené aux accents épique et tragique à la fois.


Traduit de l’Anglais (Irlande) par Marina Boraso
Editeurs : Albin Michel, 2015
303 pages
20 €

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2 commentaires pour La neige noire de Paul Lynch

  1. jostein59 dit :

    Les avis sur ce livre sont assez élogieux. Je ne l’avais pas choisi au départ peut-être à cause « du côté trop romanesque » de l’auteur. Mais le style et l’univers m’inciteront sûrement à le lire un jour.

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    • lemondedetran dit :

      J’ai beaucoup aimé « Le ciel rouge ce matin » et ce présent roman. Le style romanesque, n’est-ce pas ce qu’on demande à la littérature? Et puis l’intrigue est très bien ficelée. La tragédie est portée à son paroxysme. Comme Edna O’Brien, Paul Lynch porte aussi un regard féroce sur la société irlandaise.

      J'aime

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