Danser les ombres de Laurent Gaudé

9782330039714
Les morts et les vifs
(Chronique d’Abigail)

Laurent Gaudé, écrivain humaniste, entrelace dans Danser les ombres, son double talent de tragédien et de romancier.
Cette fois, c’est en Haiti que l’intrigue trouve sa place au prétexte de la catastrophe du tremblement de terre qui secoua l’ile des hommes libres et fut largement relayée par les médias, non sans un goût appuyé pour l’angle misérabiliste. L’humanité dépeinte encore une fois sous la  plume de Laurent Gaudé c’est bel et bien l’Humanité tout court. La galerie des personnages catapultés au coeur du séisme, c’est bien le paradigme de l’humain face au Destin, face à la désolation.
Tout y est solaire, cependant. Sur cette soif et cette quête éperdue de lumière, de vie, ce feu du désir qui ranime les plus meurtris passe l’ombre. La grande bouche d’ombre de la mort.
L’amour réciproque qui va souder Saul et Lucine, personnages centraux, répond à cet appel irrépressible de se fondre en l’autre, en une unité retrouvée. Le couple, couple premier, incarne cette force et ce jaillissement qui embrase et résiste au Malheur.
Tout semble construit en différents Actes qui, tous, convergent vers le point culminant de l’oeuvre, le Tremblement de Terre. L’ouverture invite d’emblée à une lecture et une interprétation des signes avec le surgissement, dans les rues de Jacmel, d’un esprit, un Loa, annonciateur du mauvais. Et le roman s’ouvre aussi sur Lucine.
Vient alors la mise en place de personnages aux mémoires fêlées, dont les vies se sont heurtées, pulvérisées, au contexte historico politique; Papa Doc et Bébé Doc, Aristide, les contestations, les règlements de compte entre gangs… Cependant, la Joie demeure, celle de l’amitié, du partage, de l’espoir. Autant le dire, l’évocation plus politique, l’arrière fond plus engagé dans la réalité sociale d’Haiti ne sont pas les points forts de ce roman…
En revanche, les 35 secondes d’éternité pendant lesquelles la Terre tremble, s’ouvre, se gave de chair et de sang, renoue avec la veine tragique. Là ces personnages anéantis, misérables devant le poids du Fatum ce destin aveugle incarné par les forces de la nature,  trouvent leur dimension . S’ensuit l’autre versant de Danser les Ombres. La réapropriation par les vivants de l’ici et maintenant. Par ce surgissement fatal du Chaos, la séparation des morts et des vifs se voit rompue. Les esprits viennent chercher ceux des survivants qui aspirent à leur souffle froid. Les rues éventrées recrachent les morts. C’est la sarabande, la danse macabre qui enlace les vivants aux morts. Où les vivants doutent de l’être encore…
C’est Dame Petite, humble parmi les humbles, Dame Petite la silencieuse qui devient Prophète: » Le plus souvent, je reste muette parce que le monde n’a pas besoin de mes mots(…) J’écoute. Et je vous le dis: les âmes courent (…) La mort a ouvert la terre. (…) Longue danse de vie à partir de ce jour car, pour un temps que nous ne connaissons pas, ils sont parmi nous. »
Alors, pour que la terre ré avale la mort, afin que les morts retournent dormir, les ombres et les vifs doivent se séparer. Cette balafre sur Haiti symbolise cette blessure, une plaie béante qu’il faut suturer. la gueule d’ombre doit se refermer. Dame Petite sait comment: » Je le dis: il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. (…) Que ceux qui veulent les retrouver cessent de vivre. Pour les autres, il est temps de les raccompagner. Que Prophète Coicou prenne la tête de la marche avec moi. Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera. »
Le roman se referme sur ce fantastique rituel, cette danse d’une foule qui traverse Port au Prince. Ce grand mouvement collectif de reconstruction, de deuil, qui refuse le malheur, en une énergie invincible.
Saul et Lucine deviennent Orphée et Euridyce.
Dernier acte; si Danser les  Ombres s’est ouvert sur Lucine, il se referme aussi sur elle…
L’écrasement sous la chaleur et la poussière, l’imminence du déferlement de la mort, l’inévitable de la force aveugle, donnent ce caractère tragique. Mais Laurent Gaudé rejette l’apitoiement et anime ces êtres d’une force de vie et de désir flamboyants, dont les flammes embrasent jusqu’à l’ombre.


Editeurs: Actes Sud, 2015
250 pages
19,80 euros

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Un commentaire pour Danser les ombres de Laurent Gaudé

  1. jostein59 dit :

    Peut-être pas le meilleur de Gaudé mais j’ai aimé retrouver son univers à la frontière des vivants et des morts. Et j’ai adoré la fin.

    J'aime

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