Une autre idée du silence de Robyn Cadw Allader

B26575
Chronique d’Abigail

Une autre idée du silence, narre le destin d’une jeune recluse volontaire, une anachorète de l’Angleterre médiévale, prénommée Sarah, dans ce XIII ième siècle, faste époque des reclusoirs.
La littérature de la réclusion a certes des précédents; du fameux La recluse de Jacques Doyon, au plus récent et poétique ouvrage de Carole Martinez Du domaine des Murmures, qui raconte les miracles d’une autre emmurée, Esclarmonde. Car voilà un motif littéraire qui se prête comme aucun autre à la descente en soi, au soliloque, à la confrontation à sa vérité intérieure.
L’acte de se reclure, équivaut à se retirer du monde, bien au delà d’une entrée au couvent. La prise de voile ayant elle même représentée en littérature un haut lieu de fantasmes, de suppositions, de confrontation à soi et à l’autre dans cette promiscuité d’un monde en vase clos peuplé de femmes, ce quotidien subi ou partagé, ces humeurs heureuses ou chagrines… Ainsi de La Religieuse de Diderot.
L’approche de Robyn Cadwallader, jeune auteure Australienne, s’avère bien différente. Teintée de bien plus d’optimisme. Dès le départ, c’est le refus qui conduit au retrait volontaire.
Volontaire? La question, forcément, n’a de cesse de se poser, quand se perçoit de façon continue, en filigrane de l’oeuvre, le sceau profond d’une société divisée en trois ordres immuables: ceux qui combattent, ceux qui prient, ceux qui travaillent. Ceux qui édictent et ceux qui obéissent, ordre pyramidal où le pouvoir du seigneur contraint ses vassaux, comme celui de l’Eglise ses fidèles. A fortiori lorsqu’il s’agit de femmes. Car, dans le reclusoir c’est la femme, être de chair, qui est ôtée à la vue. Cet obscur objet du désir, inavouable, inavoué, cette fille d’Eve qui porte le poids de la faute, qui fait rougir Ranaulf, scribe et confesseur qui s’en remet à ce que : » (…) l’homme est l’ esprit, la femme le corps. »
La recluse, comme le dépeint la scène relatée par le personnage de Sarah en ouverture du texte, est avant tout celle qui entre au Tombeau dans l’effroyable liturgie traditionnelle des morts.  » (…) c’était le cantique que nous avions chanté pour maman quand elle était morte (…) La mort me désirait et je l’ai acceptée (…) au coeur des ténèbres, je suis morte. »
Elle appartient pour toujours et jusqu’à sa mort à « L’ordre des morts ». La femme anachorète ne prie pas retirée dans la forêt; sa faiblesse supposée veut que son corps soit contenu par les murs étroits d’une cellule, sa chair indisponible, inaccessible à l’éclat du soleil.
Elle est l’intermédiaire, la Sainte, protectrice des villageois. Il est notable, au demeurant, qu’historiquement, les recluses se soient souvent tenues à l’entrée des villes, à proximité des églises, des cimetières… Certaines emmurées debout et dans l’impossibilité de se mouvoir. Gardienne de l’entrée des lieux, symboliquement elle intercède entre l’ici et l’au delà, éclaire les pécheurs par ses conseils de déjà morte. Les ténèbres doivent être nuit obscure de la révélation.
L’esprit doit vaincre, et les sens mourir à ce monde; le corps n’est qu’enveloppe, tombe pour l’âme recluse en sa cellule.
Et pourtant, ce motif de la chair, de la sensualité, par la contrition, deviennent obsession. Et interrogation sur la place réelle et supposée du Mal, du péché. Raidie en une inflexible démarche de dépouillement de soi, retirée dans le noir pour ne voir que le vrai, Sarah va néanmoins cheminer… Et cheminer avec Ranaulf; ces deux êtres, dévoués à la Règle, se bousculent mutuellement. Cette violence faite à leurs consciences conduit Sarah à cette autre idée du silence. Non celui de la tombe, mais celui d’une âme attentive, de la miséricorde.
Sarah ne va pas trancher. Elle n’est pas une héroine tragique.
Robyn Cadwallader lui fait concevoir une autre voie, médiane, un aménagement. Sa recluse entrevoit le monde, se réapproprie son choix, n’abolit pas la règle mais la parachève à sa manière.
Dans cette autre idée du silence…


Traduit de l’Anglais (Australie) par Perrine Chambon et Arnaud Baignot.
Editeurs: Denoël, 2015
397 pages
22, 50 euros

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