La servante et le catcheur de Horatio Castellanos Moya

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Rétrospectives des années 70 salvadoriennes

Pour des lecteurs passionnés par la littérature du continent sud américain, les éditions Métailié ont fait paraître dans la collection « Suite Hispano – Américaine » le précédent roman du grand auteur Horacio Castellanos Moya, La servante et le catcheur. Ainsi avons nous le plaisir de savourer son dernier opus Le rêve du retour et par la même occasion (re)découvrir l’avant dernier récit qui, quant à lui, tient une place quelque peu à part.

En effet, dans les romans tels que Le bal des vipères, Effondrement ou encore Le rêve du retour, l’auteur préfère mettre en arrière plan le contexte historique du Salvador. Cependant, avec La servante et le catcheur, Horacio Castellanos Moya décide de dévier de sa logique romanesque et laisse une place prépondérante à l’Histoire jusqu’à hisser celle-ci au rang de protagoniste. Mais de quoi s’agit-il réellement ? Quelle est l’intrigue de ce roman au titre déjà si évocateur ?

Au moment où s’ouvre le récit, le lecteur se retrouve face à un policier malade et à l’article de la mort. Assis dans un restaurant tenu par une grosse tenancière, Rita, il déjeune sous l’œil inquiet de celle-ci. Elle le pousse à se rendre à l’hôpital pour se soigner. Celui-ci repousse sa pitié et prend la route vers son Q.G, là où il travaille comme inspecteur de police. Mais le récit souligne le caractère particulier de son métier. Cet homme d’une soixantaine d’année œuvre dans les sous-sols du commissariat, le Palais Noir. Il fait partie d’un groupe d’intervention des escadrons de la mort qui sillonne les rues pour arrêter des « coupables », des « communistes » et « fauteurs de troubles ». Méprisé, dédaigné par ses collègues et par sa hiérarchie, il vit ses derniers instants en se cramponnant à des gloires passées, à un âge d’or où il a été vénéré par la foule comme le meilleur catcheur du pays. De cette période, rien ne subsiste sinon son fameux surnom « le Viking » qui a fini par effacer son nom de naissance. Au crépuscule de sa vie, il est impatient de faire sa « sortie » journalière, arrêter des suspects, les torturer dans le sous-sol ou de violer des femmes interpellées jusqu’au jour où il « neutralise » un couple de suspects sans se douter que cet événement anodin pour lui va faire basculer sa vie et le confronter à son passé…

Le récit est aussi un chassé croisé entre le catcheur et un personnage féminin, Maria Elena, une domestique qui a servi la maison des Aragon. Celle-ci a connu le catcheur et parcourt la ville en proie à la guerre civile pour le retrouver. Son objectif est de lui demander de l’aide afin que le jeune Albertico Aragon et sa compagne Brita, arrêtés arbitrairement puissent être libérés. La confrontation avec le Viking oblige la vieille femme à faire émerger des secrets d’un passé douloureux…

La servante et le catcheur est un roman sombre à l’intrigue haletante car pour les deux personnages, il s’agit d’un cheminement, d’une quête vers la vérité et vers un pardon impossible concernant le Viking. La mort rôde autour du vieux duo formé par le Viking, catcheur déchu et Maria Elena, la vieille servante malmenée par la vie mais dont la loyauté reste sans faille. Horacio Castellano Moya aime des personnages à la lisière de la vie. Il affectionne les situations limites qui obligent ses protagonistes à faire des choix dont l’issue ne peut être que tragique. Le Viking ne fait pas exception. Malade et à l’agonie, il vomit des restes puants qui font fuir les vivants. Son corps s’effrite ainsi que son âme car il a signé un pacte avec le Diable qui est représenté ici par le pouvoir totalitaire. Il accomplit la basse besogne à la solde d’une dictature pour qui la valeur humaine ne pèse pas lourde. Le Viking appartient à un ordre pourri qui est ardemment combattu par des jeunes militants armés dont fait parti le petit-fils de Maria Elena. Celle-ci symbolise les gens simples. Elle appartient à l’ordre des humbles qui subit les dommages collatéraux dans une lutte sans merci pour la liberté. Mais laquelle ? Horacio Castellano Moya préfère ne pas répondre à la question. Ce qu’il dénonce relève de la violence policière et de sa bestialité aveugle. Les dernières pages du récit laissent entrevoir un carnage gratuit. Tout idéal d’une démocratie égalitaire est étouffé dans l’œuf avec les exécutions sommaires et l’enfouissement des corps.

Il est sans conteste que ce roman représente le point culminant de l’art d’Horacio Castellanos Moya dans cette verve dénonciatrice. La fiction rejoint le vécu car notre auteur a dû s’éloigner du Salvador, son pays natal face aux soubresauts de la guerre civile. Le texte est à dominance descriptive. L’auteur dépeint l’univers apocalyptique des attentats, des émeutes et des guérillas urbains qui sévissent au cœur de la ville San Salvador. Il met sciemment son personnage féminin, Maria Elena, au cœur de cette violence où elle a failli perdre la vie pour susciter l’horreur et la pitié chez son lecteur. L’Histoire s’invite à l’intérieur des familles et broie les êtres. La servante et le catcheur est un roman poignant et marquant d’une époque instable où les dictatures fleurissaient en Amérique Latine.


Roman traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis
Editeurs : Métailié, Coll. « Suite Hispano –Américaine », 2015
238 pages.
10 €

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