Les jeunes mortes de Selva Almada

9791022604390
Cette femme, pourquoi elle crie?

Le lecteur se souvient certainement de Selva Almada pour son remarquable premier roman Après l’orage publié en 2014 en français par les maisons d’éditions Métailié.

Avec Les jeunes mortes, Selva Almada explore une autre piste d’intrigue, une autre façon d’écrire un roman. En effet, dans ce court récit de 140 pages, l’auteure met en exergue son talent d’écrivaine d’investigation car Selva Almada puise son sujet dans les affaires non résolues de jeunes femmes violées et assassinées entre les années 80 et 2000. Elle relatent les faits et va à la rencontre des familles des victimes pour écrire la courte vie de ces êtres livrés trop jeunes à la violence.

Le lecteur prend connaissance des noms des victimes avant que l’intrigue ne commence. L’auteure ouvre son roman sur une dédicace qui se résume en une phrase simple et sobre « A la mémoire d’Andrea, Maria et Sarita ». Ces trois prénoms vont être la clé de voûte de l’histoire. Il s’agit ici des jeunes mortes mais pas seulement car elles symbolisent d’autres victimes sans noms, d’autres femmes tombées sous les coups d’un compagnon, d’un époux, d’un père ou d’un frère. Au travers leur calvaire, c’est toute la violence faite aux femmes qui est ici dénoncée. Cependant, le roman va plus loin, il est une voie de traverse, un moyen pour l’écrivaine de faire resurgir de sa mémoire les récits, les témoignages de femmes battues, molestées qu’elle avait entendus dans son enfance :

« J’ai grandi en écoutant les femmes adultes commenter des scènes de cette espèce à voix basse, comme si elles avaient honte de la situation de la pauvre malheureuse dont elles parlaient ou comme si, elles aussi, avaient peur de celui qui donnait des coups.
(…)
Ces scènes cohabitaient avec d’autres, moins spectaculaires : la mère de mon amie qui ne se maquillait pas parce que son mari le lui interdisait. Une collègue de ma mère qui, chaque mois, remettait à son mari l’intégralité de son salaire pour qu’il gère l’argent. Celle qui ne pouvait pas voir sa famille car son mari considérait que c’étaient des moins que rien. Celle qui n’avait pas le droit d’utiliser des chaussures à talons car c’était bon pour des putains. »

Ces jeunes mortes représentent un scandale à la raison face à l’ état de droit qu’est devenue l’Argentine. Leur mort vient grossir les statistiques et la police reste impuissante. Le criminel n’est jamais réellement appréhendé. Selva Almada s’implique et face au « féminicide » qui sévit dans le pays, elle entend donner une voix à ces jeunes victimes qui ont succombé sous le poids d’une société largement machiste. Son roman s’apparente à des rapports de police ou d’autopsie. La description des victimes et de l’état de leur dépouille n’épargne pas le lecteur. Sans tomber dans le glauque et dans le pathos nauséabond, elle utilise un ton dépouillé, journalistique et neutre. Sa mission est de faire circuler l’information et susciter une prise de conscience chez le lecteur sur un fait sociétal d’une rare violence.

Epargnée par cette haine envers la femme, l’auteure se donne le devoir d’ébranler l’opinion du public. Comme la diseuse de bonne aventure le lui disait :

« Telle est peut-être ta mission : rassembler les os des jeunes filles, les recomposer, leur donner une voix pour les laisser ensuite courir librement quel que soit l’endroit où elles doivent se rendre »

En conclusion, le roman de Selva Almada ne doit se lire que comme une intrigue oscillant entre une réalité dramatique reléguée dans la rubrique des faits divers et une recherche de la vérité, mais pas n’importe laquelle. En effet, ce récit est l’affirmation d’une conviction d’écrivaine :

« Je crois que ce que nous devons faire, c’est reconstruire le regard que le monde portait sur elles. Si nous parvenons à savoir comment on les regardait, nous saurons quel regard elles portaient sur le monde, tu comprends ? »

Qu’on se souvienne du roman de Sergio Gonzalez Rodriguez, Des os dans le désert dans lequel il évoque les mortes de Ciudad Juarez au Mexique. Dans Les jeunes mortes, il ne s’agit nullement d’un roman policier. C’est un récit sur la compassion, le respect et le profond engagement d’une écrivaine face aux affaires tragiques qui touchent à notre ressenti et à notre raison. Il n’y a pas de doute : après son premier roman, Selva Almada confirme son talent d’auteure alliant la chose littéraire à l’engagement.

Enfin, cette chronique voudrait citer Christian Roinat qui a écrit des lignes magnifiques sur ce roman. Son approche est juste et toute en finesse :

« (…) Elle décrit avec une grande douceur et aussi une profonde humanité ces destins modestes brutalement interrompus. Et c’est cette douceur dans l’approche qui fait ressortir ces violences si diverses mais si courantes qu’on ne les remarque plus vraiment. Il s’agit par exemple de cette jeune fille à peine pubère qui doit accepter de passer un moment avec un assez vieux monsieur qui aidera sa mère avec un peu d’argent. Il n’y a pas en effet que les violences physiques, Selva Almada raconte, toujours d’une façon qu’on pourrait presque qualifier de “naturelle” les petites humiliations, l’avilissement, la destruction d’un être par un autre. Le plus terrible, peut-être, c’est que, en Argentine dans les années 80, on peut tuer des jeunes filles sans faire naître d’autres réactions qu’une émotion, forte mais brève, avant l’oubli. Ce roman est aussi un documentaire vécu par l’auteure elle-même sur la classe moyenne dans la province argentine d’il y a trente ans. Il y a la dignité prônée par les familles, le sens de l’honneur, souvent respecté, parfois mis à mal par les conditions d’existence. Ce n’est pas la misère, mais la vie est dure à gagner et on n’arrive pas toujours à surnager, même si on s’efforce de garder la tête haute. Même si la barbarie parfois est à l’affût, on a là un poignant hommage à ces petites gens dont Selva Almada se sent si proche. » (Christian Roinat, in http://www.espaces-latinos.org/archives/35648)


Roman traduit de l’Espagnol par Laura Alcoba
Editions Métailié, 2015
140 pages
17 €

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2 commentaires pour Les jeunes mortes de Selva Almada

  1. jostein59 dit :

    Superbe qu’une auteure toute jeune mais déjà reconnue pour son premier roman mette sa plume au service de la défense de jeunes femmes violentées, leur donne enfin une voix dans un pays où ces crimes restent impunis.

    J'aime

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