L’étrange bibliothèque de Haruki Murakami

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Une porte vers l’autre monde?

Après Sommeil (Belfond, 2010) et Attaques de la boulangerie (Belfond, 2012), les éditions Belfond nous offrent pour ce début du mois de novembre 2015, un autre récit illustré du célèbre auteur japonais, Haruki Murakami maintes fois pressenti pour le prix Nobel de littérature.

L’ouvrage porte un titre (en français) pour le moins insolite, L’Etrange bibliothèque. Traduit en français, l’Etrange bibliothèque est une nouvelle inédite qui oscille entre le fantastique onirique et l’inquiétante étrangeté. Cette fois, la frontière entre le réel et l’insolite, le lieu de l’effritement du monde tangible se cache dans les sous-sols labyrinthiques d’une bibliothèque.

En effet, dès la première page, l’intrigue présente aux lecteurs un petit garçon sage qui se rend à la bibliothèque municipale de sa ville pour restituer les ouvrages qu’il avait empruntés. L’enfant, respectueux des règles, rend ses livres dans le délai qui lui est imparti.

« Elle retourna la couverture des livres, vérifia la date limite de prêt. Bien entendu, j’étais parfaitement dans les temps. Je suis très scrupuleux et j’observe consciencieusement les délais prescrits. C’est ce que ma mère m’a enseigné. Les bergers en font autant. Si un berger ne respectait pas les horaires, ses moutons seraient complètement affolés. »

Rien de plus normal. Aussi, lorsque le réel s’effondre devant lui laissant place au fantastique, le lecteur devine son extrême désarroi. En effet, rien ne se passe comme prévu et le jeune garçon se retrouve face à un vieillard qui l’emprisonne, l’oblige à apprendre par cœur les ouvrages compliqués qu’il vient d’emprunter. Le vieux et cruel geôlier entend dévorer son cerveau une fois qu’il aura fini d’ingurgiter les connaissances enfermées dans ces livres. Inquiet sur son sort, l’enfant est perdu face à l’effacement des repères du quotidien. Il doit désormais compter sur l’amitié de l’Homme mouton et de la petite fille muette. Chacun de ces adjuvants tente de l’apaiser dans sa peur grandissante. Le trio imagine, élabore des stratégies pour échapper à l’emprise du gardien de la bibliothèque, tour à tour geôlier et ogre terrifiant non sans se douter que le vieux démon a plus d’un tour dans son sac…

Comme toujours, le fantastique chez Haruki Murakami se propage et contamine l’espace du réel de façon insidieuse. Seuls quelques indices permettent au lecteur de pénétrer dans cet étrange univers de manière progressive telle la singularité de l’enfant, celle-la même qui permet l’irruption de l’inquiétante étrangeté dans son existence. En effet, le jeune garçon se passionne pour des ouvrages « sérieux » tels que Comment construire un sous-marin, Souvenirs d’un berger ou encore des documents relatifs à la récolte des impôts dans l’Empire Ottoman.

Le caractère horrifique n’a pas sa place. Haruki Murakami ouvre une brèche puis la referme. Il expérimente cet instant de glissement, ce moment d’interstice où des mondes se rejoignent et s’interpénètrent. Il étudie l’être pris dans ce lieu de transition. Il scrute les réactions du protagoniste et retranscrit les possibles qui peuplent cet instant et les relations entre le personnage et les créatures provenant d’univers parallèle. En effet, le lecteur retrouve l’homme mouton qui est déjà présent dans la plupart de ses ouvrages. Dans la fiction murakamienne, l’homme mouton semble revêtir le caractère sacré qui a imprégné les religions animistes antérieures à l’implantation du bouddhisme et du shintoïsme au Japon et dans l’Asie de l’Extrême Orient. Dans les romans comme La course au mouton sauvage (1982) et Danse, danse, danse (1988), l’homme mouton représente une forme de résistance de l’esprit japonais contre le modernisme effréné. Il apparaît aux personnages en rupture pour leur permettre de communier avec la part primitive et originelle qui se tapit en eux. Dans L’étrange bibliothèque, la présence de l’homme mouton et de l’étourneau colore le monde animiste de Haruki Murakami.

En conclusion, L’étrange bibliothèque nous offre une lecture déroutante et délicieuse dans laquelle le lecteur savoure l’univers éclectique et étrange de l’auteur. Ici, les êtres et les éléments se répondent et s’interpénètrent mettant ainsi à mal les lois physiques. En effet, la bibliothèque, lieu où se concentre la somme des savoirs humains est mise à mal par le fantastique et l’irrationnel. Ainsi, Haruki Murakami entend-t-il rétablir l’équilibre en introduisant d’autres formes de logiques dans un monde étriqué par la rationalité et le cartésianisme ? Plus encore, le roman et les mots sont soutenus par des illustrations exceptionnelles de Kat Menschik. Cette dernière n’est pas une étrangère pour les lecteurs assidus puisqu’elle a déjà œuvré pour Sommeil et Attaques de la boulangerie.


Traduit du Japonais par Hélène Morita
Illustrations de Kat Menschick
Editeurs : Belfond, 2015
72 pages
17 €

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2 commentaires pour L’étrange bibliothèque de Haruki Murakami

  1. jostein59 dit :

    Sa couverture a attiré mon regard hier en librairie. L’intérieur n’est pas en reste.

    J'aime

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