La terre qui penche de Carole Martinez

A14992
Chronique d’Abigail

La terre qui penche est un conte, un récit de légende qui brode sur les motifs médiévaux de la Chanson de Toile, qui va piocher dans la poésie âpre et sauvage d’un Tristan et Yseult.
Ce roman, pétri de merveilleux, raconte Blanche, l’enfant, la jeune fille en devenir. C’est sa voix, en alternance avec celle de la vieille âme, détaché de tout corps, morte à elle même, qui narre en s’adressant à la première; elle qui traverse les âges, les siècles, immuable et changeante, témoin des époques et des temps nouveaux.
Elle s’enroule et se noue, cherche à happer cette petite Blanche, à la garder contre elle, cette Blanche qui n’est plus là:
« – A tes côtés, je m’émerveille.
    Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
    Tu dors, O mon enfance,
    Et pour l’éternité, dans la tombe, je veille. »
Refrain, ritournelle, rengaine qui ouvre et clôt l’histoire contée et ciselée par les soins de Carole Martinez. Les mots roulent et fondent en bouche, sur le palais, voluptueux, gouleyants.
La terre qui penche c’est celle de ce royaume qui se mire dans l’eau de la Loue, ce domaine des Murmures, où une certaine Esclarmonde choisit, deux siècles plus tôt, l’emmurement plutôt que les épousailles. Ici, c’est Blanche que l’on conduit à son promis, elle qui a eu le malheur de naître fille, elle qui n’aspire qu’à apprendre à lire et à écrire. Blanche refuse, dit non, Blanche ne veut pas attendre en tissant, en psalmodiant ces Chansons de Toile dans lesquelles les femmes, Parques malheureuses, croisent et entrecroisent les fils de leurs destins soumis. Blanche grandit à l’ombre glaçante de Martin, son père, chevalier à la triste figure qui a, depuis longtemps, perdu sa foi et sa beauté…
Blanche se parle, elle s’interroge. Elle que l’on offre au Domaine des Murmures n’aspire qu’à la connaissance, celle à laquelle les hommes ont droit, celle qui lui délivrerait le secret de ses origines…
La voilà qui franchit la frontière d’un royaume enchanté, penché sur les eaux vertes de la Loue. On devine que Carole Martinez s’est laissé porter par la poésie évocatrice des noms; ainsi de la Loue aux consonances sauvages et archaïques. Ce long filet d’eau verte qui serpente, secrète, dans le fond de la vallée, eau claire ou trompeuse dans laquelle l’oeil croit percevoir: » Quelque chose (qui) serpente dans les profondeurs de cette vallée… (…) quelque chose de mauvais se niche dans ce trou (…) sous la surface, j’ai perçu un autre mouvement (…) quelque chose rampe dans le lit du cours d’eau. »
Là, on entre en terre de sortilège. Là se remonte le temps, celui des Amours anciennes, celui d’avant le passage de la Pestilence, ce ravage démographique qui vida l’Europe du XIV ième siècle d’un tiers de ses habitants. Depuis l’humanité vit dans la stupeur. Dans une course effrenée à la volupté, un désir de chair en défiance à la pourriture et aux miasmes. Mais l’Histoire n’est que prétexte, décor qui plante la Peur. Peur des éléments; ainsi la Loue qui noie les villageois au gré de ses colères. La Loue, puissance archaïque et féminine, vouivre, fée, sirène qui tue les hommes s’amourachant d’elle, femme fatale et révélatrice des secrets des hommes; de ceux du domaine des Murmures.
Il y a aussi la vieille cuisinière et ses enfants fantômes, vieille femme libre qui pratique l’art culinaire comme une médecine, alchimiste des fourneaux: » Tel était l’art de cette femme, un art que tous auraient voulu pénétrer, mais que nul ne parvenait à reproduire. » Blanche grandit à l’ombre de ce domaine, devient témoin, découvre en son coeur un champ de bataille sur lequel s’affrontent Eloi le charpentier et Aymon le simplet dont les jeunesses pâlissent dans l’agonie de la peste… La terre qui penche narre la mort de l’enfance, une mort brutale, cruelle, la sortie de l’innocence et l’accession à l’âge de femme.
La vieille âme c’est celle de l’enfance qui meurt et ne veut pas s’en aller.
Refrains anciens, chanson de toile, Fin’Amor… Magie, Merveilleux, sortilège de temps anciens… Habile conteuse, Carole Martinez tisse: » Et tourne, tourne le fuseau (…) Fils de trame, fils de chaine ».
Le domaine des Murmures ne se quitte pas ainsi, on y laisse quelque chose. La vérité s’y découvre, mais l’enfance s’y dépose comme on laisse glisser un vêtement.
Un peu trop de longueurs peut-être?
Oui… Et encore…On s’éveille tout juste d’un conte ancien qui berce avec l’art des mots comme quelque formule ancienne.


Editeurs: Gallimard, 2015
366 pages
20 euros

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Cet article a été publié dans Littérature française, Rentrée littéraire 2015. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La terre qui penche de Carole Martinez

  1. jostein59 dit :

    Je ne me lasse d’écouter et de lire cette auteure qui sait nous embarquer dans son monde. Descendante de conteuse, elle sait roujours nous émerveiller.

    J'aime

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