La maladroite de Alexandre Seurat

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Chronique d’Abigail

Voilà un de ces petits livres, d’apparence modeste, d’apparence très sobre, qui raconte comment un écrivain, comme souvent en littérature, se saisit d’un fait divers, d’un fait de société, d’un fait qui défraie la chronique- Qui sait comment il faut le nommer vraiment…
Un jeune auteur qui a lui-même dit comment, de quelle inexplicable , inextricable manière, l’horrible histoire d’une énième enfant martyr s’est gravée en lui. Est venu le chercher. Le tarauder. Obsédante.
Alors, avec élégance, avec empathie, guidé par ce fil, cet appel, il raconte ce court destin. Si bref, si léger qu’il pèse à peine. Que c’est à peine s’il fut vrai. Et il y a d’abord ce titre, La maladroite, qui désigne une identité par un adjectif. Un terme tant et tant repris par les parents tortionnaires et par l’enfant elle-même. Un titre qui, dans le même temps, rend unique un être disant, en négatif, combien il se nimbe de tout son mystère, de toute sa vérité, de tout ce qu’il fut, insaisissable, jamais dit, en tellement plus que cet adjectif.
Sans aucun pathos, sans mièvrerie, sans faux sentiment de scandale. A hauteur humaine. Comment le surgissement du chaos, oserait-on dire du mal, laisse les hommes KO debout, réduits à leurs pauvres rouages… Car la tentation serait là, de désigner le coupable, le grain qui a empêché d’agir, les professionnels à incriminer afin de ne pas s’incriminer soi même…
Alexandre Seurat s’est sans doute fortement documenté. Mais le reste relève de son art de l’ invention, celui qui fait la littérature. De son talent à se glisser dans le point de vue des protagonistes qui gravitent autour de Diana- Marina. A poser le contexte d’une dynamique familiale que l’on sent branlante dés le départ…
Car tout se dit après, dans l’après coup. Ni l’enfant, ni ses parents n’ont la parole; ce sont, à chaque fois, les autres, ces satellites de l’impuissance, qui entrent en eux, se rappellent, convoquent les faits frappants, expliquent le déroulé, avouent l’impact de Diana sur eux, leur malaise; ainsi de cette gendarme qui change de service après sa rencontre avec la fillette.
On sait qu’on va vers l’inéluctable. Qu’on se heurte à cette absence de brèche, à ce discours cimenté, répété en une tragique connivence entre Diana et ses parents, ces deux ombres qui planent, guettent, saisissent entre leurs serres encore et toujours cette enfant minuscule. Un être dans et hors de la cellule familiale, un point de polarisation des tensions pour un couple pathologique, créature étrangère, déshumanisée par les siens. La maladroite, l’autre, celle avec qui les liens que l’on refuse de tisser viennent prendre racine dans les revers troubles de la conscience.
La maladroite devient l’effacée. Toujours plus absente. De l’école, du cercle familial, reléguée au sous-sol. Diana est gommée, son existence s’évapore, cachée, ôtée progressivement à la vue, à la conscience, à la connaissance, à la mémoire.
Et l’on se dit, au final, que le plus juste reste ce frère aîné qui avoue: » entre eux et moi, il y aura toujours elle. (…) Ils m’ont ôté le droit de pleurer. »
Et cette réflexion poignante: » (…) je me demande si, dans le cas où on aurait été une autre famille (…) si elle avait pu être elle et si j’avais pu être moi, est-ce qu’on aurait été un frère et une soeur (…° est-ce que les autres que nous aurions été auraient pu être frère et soeur? ».

Tout est là, dans ce « (…) si elle avait pu être elle », dans cette rencontre qui ne pourra jamais avoir lieu.


Editeurs: La brune au Rouergue, 2015
122 pages
13,80 euros

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