Noireclaire de Christian Bobin

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Bouquet de mots pour une défunte 

Nous savons que les auteurs de l’Antiquité et des périodes classiques ont déclamé ou écrit sur la mort et le vide que laissent dans nos cœurs nos chers disparus. Cicéron pleure la mort de sa fille Tullie dans les Tusculanes, Victor Hugo chante sa détresse face à la perte de Léopoldine et Bossuet compose ses célèbres Oraisons funèbres. La littérature s’empare du plus grand outrage fait à la condition humaine : la mort et le désespoir qu’elle engendre pour ceux qui sont restés encore sur l’autre rive. L’amour pleure sur l’absence irréversible et définitive rendant ainsi encore plus redoutable la solitude.

Dans Noireclaire, Christian Bobin rompt avec la tradition littéraire occidentale qui privilégie le visage monstrueux de la Mort, la Grande Faucheuse. Le lecteur se souvient de ses classiques comme les Dits de la Mort de l’âge médiéval jusqu’au Baroque avec les vanités.

Or dans le dernier ouvrage de Christian Bobin, l’auteur choisit de rendre hommage à la femme aimée, disparue trop tôt. Le texte ne s’apparente à aucun genre littéraire connu. Ce n’est pas de la poésie à proprement parler malgré la puissance suggestive des mots et du verbe. Ce n’est point un essai dénué d’émotion. Noireclaire est avant tout composé de fragments, de bribes de pensée, de surgissements de souvenirs heureux. Le regret n’est pas présent et l’œuvre destructrice de la mort telle que la désagrégation du corps ou encore l’oublie lié au temps qui grignote peu à peu le visage de l’aimée sont écartés du projet littéraire.

« C’est si beau ta façon de revenir du passé, d’enlever une brique au mur du temps et de montrer par l’ouverture un sourire léger » car « Ta mort est juste derrière ta joie ».

On aura compris, Noireclaire peut être considéré comme une suite logique de La grande vie. Christian Bobin continue à dérouler le fil de la vie et du mystère de la mort. La femme aimée est sublimée. Devenue souffle, muse du poète auteur, elle habite désormais le Mot plus qu’elle ne le hante. Pas à pas, l’auteur reconstruit son parcours de vie avec cette compagne. Il choisit des fragments de vie, des instants, certes, fugaces mais chargés de bonheur et de sérénité.

« Enivrée par l’incompréhensible pureté de vivre tu descends le chemin d’Uchon, redevenue enfant, t’émerveillant des saignées noires des mûriers et avalant à chaque pas des morceaux d’anges avec l’air bleu. / Les chardons bleus accrochent le jupon des lumières sans le déchirer. / Si l’on me demandait quel est le plus bel événement de ma jeunesse, je dirais nos promenades, la théologie des sapins verts avec les jeux d’Hélène. »

Tout est douceur, sensualité désuète, nostalgie des parfums et des sons. Tout rappelle la suave odeur des herbes, des résines et de l’aimée. Tout est un concert dont les notes sont faites aux mille couleurs du souvenir. L’écriture remplit ici sa double fonction. Elle rappelle la fragilité de l’existence, son essence éphémère : puisque rien ne dure, alors saisissons l’instant pour faire de lui une fête par delà le silence des morts, par delà le temps qui nous achève.

« La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles. »

Cependant, pour l’auteur, l’écriture ne souligne pas le caractère de perte définitive engendrée par la mort. L’écriture devient incantation. Elle trouve son chemin vers le monde des âmes, tel un chaman en pleine transe. Le mot est un messager. Il parvient à se frayer un chemin entre deux mondes.

« Quand ma mère lavait les vitres, elle les essuyait avec les pages déchirées d’un journal. Le papier frotté sur la surface humide poussait de petits cris. T’écrire est un travail de ce genre –le va-et-vient de quelques images sur la vitre embuée entre les morts et les vivants. »

Enfin, nous ne pouvons que saluer le talent de cet écrivain. Avec élégance, finesse et douceur il a su apaiser le cœur de ceux qui ont connu le deuil. La lecture de ces pages apporte le réconfort tant le texte est emprunt de spiritualité car au fond on ne s’abîme ni ne « s’anéantise » vraiment dans le Grand Rien. Le noir est plus clair qu’on ne le pense…

En conclusion, qu’on nous permette une citation extrait du texte :

« Le paquet de Gauloises bleues dont les angles plissaient sous les doigts comme une toile de jean était le bréviaire de mon père. Ses yeux devenaient chinois sous la gêne de la fumée. Sa parole faisait danser la cigarette collée à ses lèvres. La cendre s’allongeait, momie tremblotante. A l’instant précis où elle cassait il la recueillait dans sa main creusée en berceau. Ce geste signait son âme : une façon d’adoucir toutes les chutes de la vie. »


Editeurs : Gallimard, 2015
75 pages
11 €

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4 commentaires pour Noireclaire de Christian Bobin

  1. jostein59 dit :

    Et je n’ai toujours pas lu cet auteur. Je vais commencer par La grande vie.

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  2. Marie dit :

    Magnifique ouvrage….De la poésie à l’état pure. C’est un coup de coeur partagé.

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