La recluse de Jacques Doyon

41Z1BSY9XZL

Chronique d’Abigail

Dans une tournure à la pointe austère, minutieuse et documentée, Jacques Doyon fait presque autant oeuvre historique que littéraire avec La Recluse, l’histoire véridique de Colette Corbie, et d’un pan de l’histoire de l’Eglise que nos consciences modernes ont, peu ou prou, voulu s’empresser de reléguer aux oubliettes. Il s’agit du phénomène de la réclusion. L’emmurement. L’enfermement dans ce qu’il peut avoir de plus étroit, de plus contraignant. Non pas la simple prise de voile, mais la volonté marquée et délibérée d’entrer en réclusion perpétuelle, de mourir au monde. D’opérer cette descente dans le caveau intérieur, dans le labyrinthe de la conscience en un esprit de macération et de pénitence à peine audible pour le contemporain. La seule condition de sortie étant une dérogation Papale.
C’est que la trame de fonds, historique, rappelle la redoutable confrontation et le tout aussi regrettable enchâssement des pouvoirs temporels et spirituels en cette Europe du XV ième siècle, tandis que l’âge médiéval entame son agonie bientôt balayé par l’ère de la Renaissance et de son Humanisme.
L’Occident vit son grand Schisme, et deux papautés s’affrontent, en Avignon et à Rome. Pape et Anti Pape. Toute puissance bénédictine contre montée des ordres mendiants dans l’attente de la Parousie imminente… Alors les grands stratèges des deux bords, désireux de continuer à asseoir la prédominance du pouvoir spirituel à l’encontre du temporel et de l’émergence économique de la bourgeoisie, rivalisent à grands coups de Saintes, de femmes doctes et visionnaires. Colette Corbie sera la Catherine de Sienne des Franciscains.
Jacques Doyon raconte cette très véridique histoire de la jeune et pieuse Picarde, fascinée par la pénitence, assoiffée de sainteté, embrasée par la volonté de surpasser ermites et anachorètes…
Animée d’une passion dans laquelle mysticisme et exaltation amoureuse s’entrelacent, Colette, déçue et horrifiée par la corruption du monde et de l’état de l’Eglise, s’enferme avec l’Epoux. Le Vénéré, l’Aimé:
« – Je vous en conjure, filles de Jerusalem
Si vous trouvez mon bien aimé,
Que lui direz-vous?
Que je suis malade d’amour… »

Jacques Doyon relate heure après heure, jour après jour, les nuits, les veilles de la jeune femme, sa vie de recluse rythmée par la Règle, les prières, les oraisons. Avec maints détails, il entre en son esprit et décrit les actes de pénitence.  » Le cilice grattait ses blessures saignantes ». Colette se voit rongée de l’intérieur par son aspiration à la sainteté mais aussi à la renommée de cette sainteté. Cette ambition la dévore, l’épuise.
Le lecteur partage l’étroitesse de la cellule, en ressent l’oppression, les murs qui se resserrent autour du silence, de la solitude. Il y a là quelque chose aux confins de la folie, de la rupture. On ressent la faim, la frugalité des maigres repas, l’obscurité, le froid, la vermine et l’air fétide.
Cette claustration détaillée occupe les deux tiers du livre. Les recherches de l’auteur imprègnent l’ouvrage  de l’ érudition des détails de la liturgie, du vocabulaire s’y rapportant. Le lecteur met ses pas dans ceux de Colette, témoin moderne et extérieur d’une vocation qui scandalise et fascine dans le tourment médiéval  de la pénitence, de la Fin annoncée au bord de la rupture à venir avec l’époque moderne.
La véritable Colette Corbie quitta cet enfermement, assaillie de visions démoniaques, l’âme malade, et chargée d’une mission nouvelle: essaimer, en tant qu’Abbesse, pour l’ordre des franciscains, des couvents et des vocations…
Car cette âme énigmatique, habitée, fût aussi une flamme fragile, flageolante entre les mains des puissants de l’Eglise.
La recluse signe une expérience littéraire, une confrontation à soi sur le thème de l’enfermement, de la place du corps, du conflit spirituel qui happe, fascine…


Editeurs: Robert Laffont, 1984
352 pages
Environ 14 euros

Publicités
Cet article, publié dans Littérature française, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s