Le village de Dan Smith

9782264064509
Enfer blanc

Durant l’hiver 1930, dans le village de Vyriv, situé en Ukraine occidental, Luka, un vétéran de la guerre de Crimée tente de survivre avec sa famille dans l’attente angoissée de l’arrivée des Rouges et la collectivisation forcée. Mais les Russes tardent à venir pour s’emparer des terres et des maisons. A l’horizon, une autre menace gronde. En effet, debout dans la plaine enneigée, Luka scrute la forme qui avance vers le hameau :

« Même grossie par la lunette, la forme noire continuait de n’être qu’une tache sur le blanc éclatant, mais je pus tout de même constater qu’elle se dirigeait vers nous dans les bourrasques qui balayaient la neige fraiche de la veille, soulevant des nuages tourbillonnants. »

Au fil du récit, le narrateur apprend qu’il s’agit d’un homme blessé. A bout de force, à moitié mourant, il traîne avec lui une charrette dans laquelle se trouvent les dépouilles mutilées de deux enfants. L’homme est recueilli par Luka. Mais ce dernier ne se doute nullement que sa compassion pour cet être va provoquer un déchainement de violence de la part des villageois. Luka est aux abois d’autant plus que sa nièce va mystérieusement disparaître. Il va devoir affronter le rude hiver ukrainien à la recherche de la disparue, persuadé qu’un tueur d’enfants rôde autour de Vyriv.

The Child Thief, « Le voleur d’enfant », titre original de ce premier roman de Dan Smith est plus près de l’intention de l’auteur. En effet, l’intrigue repose en premier lieu sur une course poursuite contre le temps et contre la mort dans l’espoir, pour le protagoniste, de retrouver une petite fille et de la ramener auprès de sa famille. Mais Dan Smith ne l’entend pas de cette oreille. Certes, il veut respecter la structure narrative classique d’un récit policier et d’un thriller. C’est pourquoi il concentre l’intention du lecteur sur le trio Luka, le meurtrier cannibale et la victime. Cependant, il rompt avec la courbe dynamique de l’architecture classique puisque la situation finale ne ramène pas la sérénité au sein de la communauté de Vyriv. Au contraire, l’ultime fin surprend car elle entraine l’éclatement de cette petite société et de son autarcie. Elle pousse Luka et sa famille à reconsidérer leur destinée… Ainsi l’exploit du héros entraine-t-il sa chute et son ostracisme…

Au cours des pages, le lecteur prend progressivement conscience de la richesse du roman par les différentes strates d’interprétations qu’il offre. En effet, Dan Smith explore la piste initiée par Tom Rob Smith dans son roman Enfant 44 publié en 2008. Dans The Child Thief, l’auteur campe son histoire dans la grande Purge du stalinisme (1928-1932). Vyriv sera effectivement balayé de la carte, broyé par le collectivisme et le soviétisme. La dimension historique est ici très bien rendue. La peur du bolchévisme est palpable dans le cœur des habitants :

« L’année dernière, le gouvernement avait introduit la collectivisation et lancé la chasse aux koulaks. Le recours à une main-d’œuvre salariée, le statut de propriétaire, la vente de ses excédents de production –voilà ce qui caractérisait un koulak. Tout homme suffisamment prospère pour se nourrir et nourrir sa famille devait faire don de son patrimoine à l’Etat. La population ayant résisté en nombre, Staline nous avait déclaré la guerre, et sa formidable machine s’était abattue sur notre pays, liquidant, collectivisant et expropriant à tour de bras. Les maisons, les personnes et les biens appartenaient maintenant à l’Etat, ce qui ne laissait que trois issues aux koulaks –la mort, la déportation ou le camp de travail. (…) Nous vivions dans la peur constante de l’arrivée des soldats ; d’un embarquement de force dans des wagons qui nous emmèneraient soit vers le nord, en Sibérie, soit vers le sud, au Kazakhstan, tellement serrés les uns contre les autres que nos pieds toucheraient à peine le plancher. Les premiers signes de disette étaient déjà là, comme avant la famine de 1921. »

On aura compris. Luka va devoir se battre sur deux fronts et il ne pourra compter que sur lui seul et ses fils. Mais la subtilité et l’intelligence du roman résident dans la complexité des psychologies mises en place et qui confère aux personnages une dimension tragique et attachante. La situation d’urgence, la famine et la violence faites à l’individu ouvrent une brèche et creusent les failles conduisant les êtres, comme notre tueur à des extrémités hors de la raison et de ce qui constitue notre humanité.

En conclusion, ce roman est profond, complexe et haletant …


Roman traduit de l’Américain Hubert Tézenas
Editeurs : 10/18, Domaine Policier, 2015
477 pages
8,40 €

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