Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

9782253164265-001-T
Chronique d’Abigail

Déjà ce titre fort beau Rien ne s’oppose à la nuit est poème à lui seul et renvoie à cette bulle sombre qui se saisit, à échéances régulières, de l’esprit de Lucile, pour l’envahir. Car, alors, ce monde devient douleur. Les sens se trouvent blessés par le bruit, la lumière, pour un coeur mortifié que tout atteint malgré l’accablant brouillard qui l’enveloppe…
Rien ne vient contrer cette obscurité intrinsèque. Il y a de la langueur, un plaisir morbide à  s’abandonner enfin à la dérive, se laisser porter par cette rivière de remugles angoissés, dormir, dormir, rêver peut-être?
Ophélie flottante sur son lit de mort, Lucile dort, bleuie, les doigts repliés en crochets: » (…) je me suis penchée au dessus d’elle pour la voir à la lumière du jour ses mains étaient bleues (…) bleu nuit (…) » . Cette femme, jeune encore, enfin livrée au repos de la mort, accueillie dans son soulagement, ce fut aussi la mère de quelqu’un. En l’occurrence celle de l’auteure, Delphine de Vigan.
Et c’est ce choc initial, la découverte d’un corps devenu cadavre, la confrontation au raidissement glacé des membres, qui enclenche, on peut le supposer, ce travail d’écriture.
 » Alors j’ai vu (…) cette trace de moisissure sur sa joue (…) un cercle couvert de poils blancs très fins (…) » 
C’est la vision scandaleuse, ambigue, de la chair maternelle qui pourrit. Le travail de destruction, de putréfaction commencée des tissus de cette femme dont l’une des caractéristiques fut la stupéfiante beauté. Portée, ou volontairement délabrée, masque de grâce arboré telle une malédiction.
Alors, Delphine de Vigan raconte sa mère. Raconte la très jeune enfant Lucile. Sa narration alterne plongées biographiques dans la construction du roman familial, qui n’a de cesse de s’effriter, et commentaires sur l’avancée de son travail et de ses recherches. A vrai dire, cette bruyante tribu semble s’enivrer de son propre bruit, nier par sa collective exaltation sa part de hideur, son indifférence et son incompréhension à la douleur muette de Lucile. Ce carnaval permanent camoufle le soupçon de l’inceste, la prédation du patriarche, Georges, figure autoritaire, en représentation permanente. Tente de contrer l’appel impérieux de la mort, la séduction irrépressible du suicide qui frappe et se répète…
Famille engluée dans sa propre mythologie… Au milieu d’elle, c’est Lucile dont Delphine de Vigan tente de s’approcher, tout en renonçant à la vérité de cette dernière.
Roman de la mère, roman sur la mère,  recherche d’encerclement d’une individualité empreint de douleur autour de cette figure sur la brèche. Lucile apparait telle une funambule, amoureuse du vide, enveloppant ses deux filles dans l’appréhension et le traumatisme de sa folie.
Il y a de la douceur, du regret et du chagrin dans cette invocation. Ce beau récit, cependant, demeure inégal. Parait se borner, par instant, à un effleurement, une note finale qui ressemble à un refus d’avancer plus loin dans cette nuit, à une concession vis à vis d’un clan fort peu attachant.
En somme, malgré la beauté émergente du texte, on bute sur un manque, ce je ne sais quoi qui empêche la totale adhésion.


Editeurs: Le livre de poche, 2015
401 pages
7,60 euros

 

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