Une Antigone à Kandahar de Joydeep Yoy-Bhattacharya

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Dilemme tragique

La traduction en langue française de ce magnifique roman est d’une grande qualité d’autant plus que le titre Une Antigone à Kandahar est une vraie trouvaille car il explicite tout le présupposé du récit. Une jeune fille mutilée par le bombardement américain sur son village se rend dans des conditions difficiles jusqu’au camp américain pour demander la restitution du corps de son frère, tué lors d’une attaque contre la base américaine. Mais l’affaire n’est pas aussi simple car les américains la soupçonnent d’être une complice possible des snipers talibans. Ainsi accéder à sa requête ou aller à sa rencontre pour la soigner serait s’exposer aux balles de l’ennemi. De plus, la loi militaire et les décisions de l’état major n’autorisent pas de telle « transaction ».

Face à cette fin de non recevoir, la toute jeune fille insiste et reste intransigeante. Ignorant les contraintes et prérogatives militaires, elle ne cesse d’opposer sa qualité de sœur et met en avant la coutume tribale, les usages et son devoir de sœur d’offrir une sépulture décente à son frère défunt. Progressivement, son attitude et son exposition dans le désert, seule en proie à la convoitise des hyènes et vautours attirent les regards des soldats qui la surveillent et la protègent en même temps. Bravant les ordres du capitaine, ils tentent plusieurs approches jusqu’à l’instant où tout bascule dans l’absurde et la tragédie…

Une Antigone à Kandahar adopte une architecture narrative de millefeuille. Le récit débute avec la pensée de la jeune fille. Puis l’auteur la délaisse au moment crucial où l’horreur dévoile son hideux visage pour s’introduire dans la tête des officiers, des soldats et de l’interprète. Chacun prend position, définit sa fonction et exprime sa vision du conflit. De ce fait, le lecteur embrasse une vision globale de la situation. De ce fait, il peut saisir avec plus de nuance et de psychologie l’enjeu de la confrontation ainsi que le dénouement tragique qui ne laissera personne indemne. Cette tactique polyphonique est aussi un moyen pour Joydeep Roy – Bhattacharya d’humaniser les adversaires et flouer les frontières entre ennemis. C’est aussi une manière de s’interroger sur le terme « terrorisme » lui-même. En effet, pour les uns, le frère mort est un grand chef tribal pachtoun qui a combattu les Talibans avant de se retourner contre l’armée américaine pour avoir bombardé son village. Pour les soldats des Etats-Unis d’Amérique, il s’agit d’un taliban qui, par son attaque, a tué des frères d’armes et des amis. La méfiance et le défi réciproques mettent en exergue l’incompréhension et l’impossibilité de surmonter sa haine de l’autre.

Une Antigone à Kandahar est une confrontation sans merci entre le connu et l’inconnu, entre l’étrange et le familier. Mais pas seulement. En effet, ce récit s’inscrit dans la grande tradition de la tragédie grecque. Joydeep Roy – Bhattachardy s’empare du motif de la guerre d’Irak et met en exergue les accointances avec la figure tragique d’Antigone, fille d’Œdipe et de Jocaste, descendante de la maudite lignée des Atrides célébrée par Sophocle. La réactualisation du mythe grecque donne une part belle aux questionnements moraux et au dilemme tragique. Faut-il obéir à la loi de la guerre, aux exigences de l’Etat ou bien suivre la voix de la conscience et de l’éthique ? Antigone refuse de laisser pourrir la dépouille de son frère Polynice. Elle brave l’interdiction de Créon. De même, l’héroïne du roman de Joydeep Roy-Bhattacharya refuse d’entendre les diktats de l’armée et franchit la ligne rouge…

En conclusion, malgré un rappel incessant et souvent maladroit de la tragédie grecque, c’est un roman puissant qui incite le lecteur à dépasser la simple thématique de la guerre et de sa violence. Une Antigone à Kandahar met en valeur deux ordres, celui de l’Etat et celui de l’éthique et de la morale. C’est une interrogation angoissée de l’homme lorsqu’il se retrouve confronter à un dilemme tragique dont l’issue n’est autre que la mort…


Roman traduit de l’Anglais (Inde) par Antoine Bargel
Editeurs : Gallimard, Coll. « Du monde entier », 2015
368 pages
21,50 €
Epub, 15,99 €
PDF : 15,99 €

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