Au Lotus d’or de Lee Hyeon – su

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A l’ombre des courtisanes

Au lotus d’or est un roman singulier oscillant entre une modernité déconcertante quant à son écriture et un certain classicisme par le choix de la thématique. En effet, Lee Hyeon Su s’intéresse à l’univers des courtisanes coréennes. La langue coréenne les désigne sous le vocable de gisaeng. Ces femmes occupent une place reconnue dans la société coréenne, extrêmement codifiée et hiérarchisée, à l’image de l’Asie du Sud Est de la Chine au Japon. Elles cristallisent les désirs et fantasmes masculins dans un monde où les relations hommes / femmes sont régies par des codes sociaux prédéfinis :

« Du fait qu’ils disposaient à la maison d’une épouse et souvent d’au moins une concubine, ils ne recherchaient pas a priori des demoiselles disponibles pour l’ordinaire de la vie sexuelle : elles étaient d’abord une composante de moments placés sous le signe de l’harmonie et de la beauté. Les « salons de thé » où l’on rencontrait ces « dames de compagnie » étaient des lieux où les seigneurs et beaux messieurs se réunissaient pour parler de leurs affaires tout en buvant et en admirant, regardant, écoutant de belles jeunes femmes joliment vêtues qui dansaient, chantaient, jouaient de la musique, disaient des poèmes et servaient à table. »

Ainsi la note des traducteurs définit-elle la fonction et le rôle de ces femmes dans la société traditionnelle et moderne de la Corée actuelle. En effet, le roman prend ancrage dans le présent et analyse des vies au travers de celles de madame Oh et de Mademoiselle Min. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. Plus encore, la narration est confiée à des « gens du peuple » tels que la cuisinière Grand-mère Tabak, ou le chauffeur – factotum. Ces voix sont franches, directes. Elles adoptent un style cru pour démonter l’univers feutré de ces courtisanes. Le lecteur lève le voile, fait glisser un battant de porte et pénètre dans les coulisses de la vie de ces femmes. Un autre univers s’ouvre, fait de soupirs, de peine, de désordre et de paraître. Et grand-mère Babak de s’exclamer dès l’ouverture du roman :

« Regardez-moi ces garces : elles ont pas plus d’éducation qu’une crotte de rat ! Si elles savent pas comment on se conduit quand on est bien élevée, elles pourraient au moins mettre des chaussures comme y faut ! Au lieu de ça, elles traînent des mules avec des grosses semelles épaisses de la pointe jusqu’au talon ! »

Cela peut prêter à rire, et l’auteur, tout en considérant sa trame narrative comme un roman tragicomique, nous entraine dans les recoins inavoués de ces âmes en peine. La structure du récit est tracée avec énergie. Comme un calligraphe, Lee Hyeon – Su tantôt fait surgir la voix tonitruante de la vieille cuisinière, pilier de cette maison surnommée le Lotus d’or, tantôt celle de Madame Oh, ancienne gisaeng sur le déclin dont le cœur est consumé d’amour pour les hommes qu’elle a connus. Le sous–titre, histoires de courtisanes est évocateur car il met en exergue l’envers du décor de cette vie fantasmée. Au fil des mots, le lecteur assiste au « relevage du chignon » de la jeune Min. La description est minutieuse et esquisse un portrait acerbe de la société coréenne actuelle ainsi que de la condition des femmes. Lee Hyeon – Su a su, par ses recherches et enquêtes sur ce monde particulier des gisaeng restituer de façon quasi anthropologique l’apprentissage de ce métier :

« La formation d’une parfaite gisaeng s’achève seulement quand elle a le cœur couvert de cals, quand il est devenu dur comme une planche de cèdre. Parce que ce n’est qu’à ce moment-là que son corps autant que son cœur peuvent s’ouvrir et devenir tendres et accueillants, comme de l’eau. »

Sortant de la bouche de madame Oh, cette réflexion souligne toute l’amertume d’une vie de solitude et vouée à un rôle d’apparat. Les gisaeng, quelque soit leur rang (gisaeng à voix, gisaeng de danse ou gisaeng fleur) sont des femmes – masques qui ne peuvent aimer au risque de se perdre.

En conclusion, Au Lotus d’or est un roman d’apprentissage évoquant le dur labeur des femmes vouées à la distraction des hommes dans une société où les relations et sentiments restent encore extrêmement codifiés entre les deux sexes. Le verbe est ici jouisseur donnant un ton singulier à l’ensemble du récit. Malgré les drames qui se jouent à l’intérieur de la célèbre maison, le Lotus d’or continue d’être un lieu de fête. Le dernier endroit pour les courtisanes avant l’irréversible crépuscule…


Roman traduit du Coréen par Choe Ae – Young et Jean Bellemin – Noel
Decrescenzo Editeurs, 2015
354 pages
17€

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