L’Adieu à la femme sauvage de Henri Coulonges

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Chronique d’Abigail

Henri Coulonges, auteur rare, écrivain nimbé de mystère, obtint en 1979 le prix de l’Académie française pour son second roman L’adieu à la femme sauvage.
Tout débute par la joie enfantine, l’excitation heureuse de Johanna, douze ans, qui se rend à un spectacle de cirque à l’occasion du Carnaval. Nous sommes à Dresde. La toute jeune fille, enfant passionnée et entière, se trouve liée par une amitié d’enfance profonde à Hannah, la douce et blonde Hannah, qui partage avec elle la liesse de la fête à venir.
C’est qu’en 1945, Dresde se trouve relativement épargnée par les affres du conflit mondial. Et Johanna grandit, loin des douloureuses vérités du Nazisme, entre Léni, la mère bien aimée, et Grete, la grande soeur, et la présence-absence du père mort, archéologue réputé. Sur toute l’oeuvre retentit cette présence tutélaire, et cet écho de l’excavation patiente, du lent travail de recherche des origines, de l’écrit porteur de mémoire mais indéchiffrable comme le deviendra pour son enfant, Léni la femme murée dans le silence. L’interrogation, réitérée, et figée, d’un langage des origines se fait l’écho de la quête de Johanna…
Bien vite, survient la brutale déflagration, l’apprentissage de la perte, des désastres de la guerre. Les alliés bombardent Dresde. L’incendie ravage la ville, les flammes rongent les façades des édifices historiques; tout semble saisi dans un brasier infernal, un magma en fusion. La plume d’Henri Coulonges excelle dans ces descriptions expressives de la ville, du saisissement de la beauté malgré la destruction. Ce sera aussi le cas pour Prague, rendue sous le regard de l’écrivain dans sa plénitude et son mystère.
L’auteur poursuit le déroulé de sa narration précise, minutieuse, place les scènes de l’exode. Il raconte, dans ce style un peu vieillot, un peu jauni tels ces clichés en argentique que l’on se plaît à retrouver. Il plane, sur tout ce dense roman, une mélancolie, une beauté qui attachent le lecteur, par sa dimension charnelle et sensible.
Johanna prend en charge sa mère en une douloureuse inversion des rôles, cette Léni devenue emmurée vivante, crispée telle une femme de pierre depuis la perte de sa fille ainée… Après Dresde, voici le refuge dans la montagne. L’ombre de la forêt reçoit les deux personnages par la grâce d’un adjuvant bienvenu, un initiateur pour Johanna, le vieux Kerbratt, maitre d’un célèbre choeur d’enfants. C’est cet homme, pétri d’expérience, qui débute le travail de la révélation d’un temps d’avant, et prépare le dénouement du cordon charnel, animal qui relie Johanna à Léni, cette mère devenue continent inaccessible. Il envoie les deux femmes à Prague.
Là, Johanna rencontre son second initiateur; Josef, le vieux Josef, archéologue et ancien collègue de son défunt père… L’absence symbolique de la mère, sa mort psychique, sont exacerbées dans le roman par ces substituts paternels tout au long de ce récit qui n’a de cesse d’être l’histoire d’un basculement continu, d’un long exode vers l’inexorable, la construction de l’adieu…
Ces personnages d’hommes âgés sont campés avec nostalgie et auréolés d’une poésie douce-amère. Le chef de choeur, l’archéologue incarnent deux charrons, deux passeurs vers l’autre rive, vers l’acception du changement, de la mutation en dépit de l’ancrage douloureux dans le passé. Léni, la femme sauvage, retrouve lentement la parole mais reste en pays d’enfance, du côté de l’archaïque, de l’atemporel, du passé voué à disparaitre. Elle incarne la force de la mort.
Paradoxalement, ces hommes qui jalonnent le parcours de Johanna, ces transmetteurs, s’emploient à déposer la force des mots, la connaissance qui doit la pousser du côté de l’Eros, de la volonté de continuation…
Henri Coulonges, à travers ce beau roman tragique, fait aussi oeuvre d’érudition. Il façonne un décor de fond basé sur des faits historiques qui rendent compte de la complexité de la situation de l’ex Tchécoslovaquie; ainsi il évoque l’horreur de Lidice, le camp de Teredcin.
La densité de l’oeuvre, sa précision, sa beauté douloureuse participent de l’impact du roman sur son lectorat, de cette trace poignante qu’elle laisse dans l’âme du lecteur.
Voilà une invitation à re découvrir un grand et rare écrivain.


Editeurs: Stock, 1979
468 pages
Existe en Livre de Poche. Environ 8 euros

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2 commentaires pour L’Adieu à la femme sauvage de Henri Coulonges

  1. Claire dit :

    Je viens de lire ce livre bouleversant et trouve votre analyse très bien écrite, fine et forte à la fois.

    J'aime

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