Ecoute le chant du vent & Flipper, 1973 de Haruki Murakami

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Renaissance, Table rase?

Les éditions Belfond offrent ici une belle page de la littérature japonaise à l’occasion de cette rentrée littéraire, hiver 2016. En effet, pour la première fois, les deux premiers textes de l’écrivain Haruki Murakami sont traduits en français et présentés au public néophyte ou fervent lecteur de cet auteur. S’inspirant du modèle anglo – saxon du short novel, Haruki Murakami a rédigé successivement en 1979, Ecoute le chant du vent et en 1980 Flipper, 1973.

« Ecoute le chant du vent est un texte court, plus proche d’une nouvelle que d’un roman. Mais il m’a fallu beaucoup de temps et de peine pour l’achever. (…) J’ai écrit Flipper, 1973 l’année suivante, comme une suite d’Ecoute le chant du vent. Nous avions encore notre bar alors et j’écrivais toujours sur la table de la cuisine, tard dans la nuit, jusqu’au petit matin. C’est la raison pour laquelle je nomme ces deux romans « Ecrits sur la table de la cuisine ». (…) Peu après avoir terminé l’écriture de Flipper, 1973, j’ai pris la décision de vendre le bar, de devenir un écrivain à temps plein. J’ai commencé à rédiger La course au mouton sauvage, qui marque pour moi le véritable début de ma carrière de romancier. »

Les éditions Belfond présentent en ouverture de ces deux récits une sorte de préface écrite par l’auteur lui-même datant de 2014 dans laquelle il trace la trajectoire de ces deux récits et la genèse du célèbre roman La course au mouton sauvage paru en 1982. L’auteur non seulement introduit ces deux premiers textes pour en faciliter la lecture à son public mais les inscrit aussi dans une trilogie qui s’achève sur la publication de La course au mouton sauvage premier véritable roman post moderniste japonais. De quoi s’agit-il ? Quelle est l’intrigue de ces deux récits ?

Dans les deux histoires, nous avons le même narrateur qui relate ses journées de vacances et le rythme de sa vie au gré des saisons. Nous le suivons dans ses errances entre son appartement de Tokyo et le J’s bar. Progressivement émergent des souvenirs et des rencontres amoureuses fortuites. Le roman s’attarde plus particulièrement sur la figure d’un étrange personnage surnommé le Rat. Ce jeune homme, ami du narrateur, est doté d’un caractère étrange et insolite. En effet, le Rat constitue un personnage littéraire emblématique en opposition avec les protagonistes de la littérature japonaise classique. Humeur contradictoire, relation complexe et éphémère avec la femme, vague tristesse et vague à l’âme, personnalité insaisissable, incohérente et changeante, le Rat constitue la nouvelle figure de personnage romanesque en rupture avec la psychologie du héros de la littérature classique japonaise, la jun-bungaku.

Dans Flipper, 1973, le lecteur poursuit les aventures de ces deux personnages quelques années après. Le narrateur vit avec des jumelles dans un appartement de la capitale. Il a créé une start up et travaille avec son associé dans la traduction d’œuvres diverses. Il fréquente toujours le Rat et assiste au déclin du J’s bar. Mais nous tairons la suite…

Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 sont des textes d’une importance capitale pour comprendre la place de cet auteur dans la littérature japonaise. En effet, le public occidental n’a eu connaissance de cet auteur que de façon tardive avec la publication de son troisième roman. Aujourd’hui seulement, il a accès à ses premières œuvres. Si on replace ces deux écrits dans leur contexte, on s’aperçoit qu’il s’agit d’écrits parus à la fin des années 70 début des années 80. Or le Japon opère un véritable virage culturel dans ces années là. Il y a eu la mort successive de Yukio Mishima (1970) et de Yasunari Kawabata (1972), deux géants de la littérature japonaise. A partir de 1980, la littérature américaine fait une percée spectaculaire au pays du soleil levant. Des générations vont être influencées par cette vague d’américanisation de la société et de la littérature. Si auparavant les auteurs sont imprégnés par la littérature russe et européenne, la relève prend un autre chemin :

« (…) je n’avais pas la moindre idée de la façon dont il fallait s’y prendre pour écrire un roman. A vrai dire, j’avais dévoré les romans russes du XIXe siècle ou les romans noirs américains, mais je n’avais pratiquement jamais eu de littérature contemporaine japonaise entre les mains. J’ignorais donc quels étaient les romans qu’on lisait alors au Japon et quelle manière je devais en écrire un en japonais (…) Je ne pouvais tout de même pas m’attendre à réussir du premier coup une œuvre remarquable. Et puis, écrire un bon roman, ce n’était sans doute pas quelque chose que l’on pouvait décider. Mais alors, si je n’étais pas capable d’écrire un bon roman, pourquoi ne pas me débarrasser de toutes les conceptions préconçues sur les romans et la littérature ? Pourquoi ne pas me laisser aller librement au fil de la plume, à retranscrire ce qui me passait par la tête. »

La lecture de ces deux courts romans montrent à quel point, Haruki Murakami rompt avec le genre sérieux. L’histoire est une suite d’errance du héros et de l’écriture comme si l’auteur voulait tester la limite des mots et de la littérature à donner sens aux actions humaines. L’intrusion et les digressions à l’intérieur du récit donnent une part belle à la musique américaine qu’elle soit du jazz ou de la pop. L’obsession du narrateur pour les Beach Boys et pour le morceau California Girls n’est pas sans raison. Elle souligne non seulement l’américanisation de la société japonaise en marche vers la consommation mais aussi une rupture avec le nationalisme culturel et identitaire du Japon d’avant et d’après guerre. Enfin, Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 définissent la nouvelle identité du personnage de fiction japonais : un être aux contours flous, sans identité apparente et cependant la somme de toutes les identités du monde, un être aux parcours erratiques tant sur le plan psychique, spirituel que sociétal. La figure de l’anti héros n’est pas loin…

En conclusion, Ecoute le chant du vent et Flipper, 1973 sont des lectures incontournables pour comprendre la genèse de la fiction murakamienne. Ils montrent d’emblée la marque de fabrique de Haruki Murakami : un style déroutant et une fiction oscillant entre l’étrange et une certaine forme de réalisme…


Traduit du Japonais par Hélène Morita
Editeurs Belfond, 2016
326 pages

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3 commentaires pour Ecoute le chant du vent & Flipper, 1973 de Haruki Murakami

  1. jostein59 dit :

    Une sortie tardive des premiers romans de X après une consécration est assez dans l’air du temps et me laisse souvent sur la réserve. D’autant plus que la « publicité » est assez forte sur ce livre. Comme tu le soulignes, lire ces deux premiers textes est sûrement essentiel pour bien comprendre le cheminement de l’auteur et suivre l’évolution du pays. Mais y trouverais-je un plaisir de lecture? Je ne sais pas. Tes analyses et résumés me tentent tout de même.

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    • lemondedetran dit :

      Je ne regarde jamais les publicités et ne me laisse pas influencer par elles. Il est vrai cependant que ces premiers romans sont sortis tardivement en France (en version française!) car ailleurs ils sont connus …
      Maintenant le plaisir de lecture c’est comme les goûts et les couleurs: cela dépend de chacun (e) …
      Avec Murakami, soit on aime soit on laisse tomber dès les premières pages…

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