L’Enfant chat de Béatrix Beck

RO40131595
Chronique d’Abigail

Soizic, chat de hasard, chat du destin, se voit confiée aux bons soins de Mme Bredaine, enseignante à la retraite, gourmande de mots et de jeux de mots. C’est bien malgré elle qu’Olga Bredaine reçoit l’étonnant, et le bien inattendu, présent…
L’encombrant cadeau est le fait de la Mère Herbe vieille créature sans âge, être en marge, résurgence drolatique et un brin cruelle de la sorcière des contes, cultivatrice d’un potager qui deviendra sa dernière demeure. Car la mère Herbe a en elle un soupçon d’herboriste et se voit décrite tel un cyclope; cela ne signifierait-il pas que la Mère Herbe, marginale assumée, possède une vraie vue des choses?
Débute alors la vie à deux, le tête à tête conté par la narratrice, qui relate avec distance et force métaphores les minuscules et gracieux exploits de la féline. Sous la plume de l’auteur, elle devient feu follet vivace, chardon ébouriffé, ange clown… Ce regard poétique saisit la justesse des postures, les talents d’acrobate, en une peinture familière aux amoureux des chats (d’ailleurs l’ouvrage obtint un prix de la part de l’émission 30 millions d’amis), aux poètes et aux peintres…

« Chacun de ses éveils est une aurore, une résurrection. Repart à zéro, rejoue, pousse, repousse un bouchon, avance de profil, écrevisse guerrière (…) envoie l’adversaire rouler sous le buffet. »

Mais voilà que la Minette possède le don de la parole, forme des mots, des phrases… Pis encore, possède du vocabulaire! Et sait fort bien ce qu’elle veut. Voilà Soizic accédant au langage articulé et nommant « grand mère » Mme Bredaine, cette as de la grammaire…
Stupeur face à cette révélation… Voilà que dans cette vie aux habitudes bien ancrées, Béatrix Beck fait surgir l’insolite, l’irruption du stupéfiant. A l’image des fables, selon une tradition poursuivie par d’autres écrivain, et l’on songe forcément à Marcel Aymé, Béatrix Beck donne voix à un animal. Une bête dont la réputation fut longtemps mauvaise, suppôt de sorcières. Toutefois, ici, il n’est pas question des hommes vus par l’animal. Mais davantage de l’émergence du merveilleux, de l’inopiné: une minette grandit avec des désirs d’enfant et exprime par des mots son souhait de se rendre à l’école.
Soizic adopte les postures humaines, veut se vêtir, prendre le car et fréquenter l’école.
Toute la communauté est au fait de ce prodige…
Seulement voilà. C’est Béatrix Beck qui raconte, se jouant des sons et des sens des mots, entre drôlerie et cruauté. Olga Bredaine observe Soizic avec un oeil d’une tendresse folle; sa féline est une enfant-chat. Un être différent, spontané, animé de la parole et du sens du jeu, du possible. Sa relation à l’écrit, aux signes est déconcertante.
Toutefois, les aspirations de liberté de la nature peuvent-ils se ranger à l’ordre de la culture?
Soizic ira à l’école…
Soizic décidera d’arrêter de parler… Il s’installe une fêlure. De cette déchirante décision découle la suite et la fin du récit. Une histoire souvent drôle avec un regard naturaliste et sans mièvrerie sur une petite communauté humaine, sur les attitudes des bêtes, sur les étonnantes interactions entre les uns et les autres. Un récit tendre, aussi, poétique assurément, parfois cruel, dont l’achèvement laisse au coeur une empreinte de tristesse…


Editeurs: Grasset, 1984
122 pages
Environ 4,80 euros

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