Aucun homme ni dieu de William Giraldi

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Voyage dans la frontière intérieure
Chronique d’Abigail

Si l’histoire des Etats-Unis s’est fondée sur le mythe de la Frontière, cette notion, revisitée avec âpreté et sans illusion, devient le substrat du second roman de William Giraldi, jeune écrivain américain, enseignant à l’Université de Boston.
Aucun homme ni dieu réintroduit de façon magistrale l’emprise de la nature dans le roman américain contemporain. L’auteur pose d’emblée, à travers le personnage du vieux Russel Core, l’idée d’une culpabilité fondamentale, d’un péché premier. Le gouffre abyssal ouvert dans les consciences par la Faute, la culpabilité de l’anéantissement de l’Autre ( que ce soit le génocide Amérindien, ou  l ‘esclavage des noirs), la réparation et la vengeance deviennent la cordée à laquelle s’accroche le lecteur afin de suivre le combat, intérieur et physique, des personnages.
Pour Russel Core, c’est la chasse et l’exécution d’une vieille louve grise qui hante sa mémoire, ce face à face immémoriel avec la Nature et le loup, incarnation de son esprit. C’est précisément cet événement de départ qui l’a poussé à devenir un spécialiste reconnu de cette espèce et à écrire des livres.  Et c’est en vertu de cette qualité que Medora Slone, autre personnage pivot, fait appel à lui…
Car le roman s’ouvre sur un événement hors du commun, hors des règles connues, dans une atmosphère de mythe fondateur: des loups affamés, défiant leur peur archaïque des hommes, emmènent des enfants du village pour les dévorer. Le lieu, Keelut, ne figure sur aucune carte. Et pour cause…
Le voyage, éprouvant, vers ce village se calque sur un parcours initiatique, une mise à l’épreuve pour Core. Keelut, sa non existence officielle, obéit à ses propres lois. Ce bourg fantômatique, dans son repli autarcique, est un autre lieu, un quelque part d’une conscience archaïque, d’un temps primitif de la fondation des sociétés humaines. Ainsi, l’humanité se divise entre ceux qui résident en dessous ou au dessus du 48 ième parallèle…
Dans ce territoire extrême, c’est la loi clanique qui l’emporte, hermétique à l’étranger. Keelut, c’est ce passage où l’on finit par se perdre et s’ancrer. Une nature à laquelle les pionniers ont voulu arracher l’or, abandonnant là leur matériel. Sur cette terre des autres dieux, des divinités animales, le peuple des Yu’pik se mêle aux descendants des pionniers.
Le lecteur vit une immersion sensorielle dans cet hiver permanent où le corps combat le froid, obéit à la seule survie, à la merci du climat et des éléments. La blancheur obsessionnelle devient palpable, rideau aveuglant contre lequel les personnages doivent progresser. Ce nul part hors du temps se calque sur un flux de l’inconscient, à la frontière des fantasmes anciens les plus violents.
Tout gravite autour d’un trio: Core, le chasseur de la louve, Medora et Vernon Slone, couple premier, unit par des liens insoupçonnables…
Core recherche Medora, la femme louve, pour la trouver avant Vernon, le mari rentré de la guerre, habité par des images de démembrements et de viols, hanté par la soif du sang et de la vengeance…
Il  s’enclenche une mécanique inéluctable qui échappe aux résolutions habituelles. il s’ensuit une avancée obstinée, âpre, un combat acharné dans un corps à corps contre le froid, la mort, les heures trompeuses tant, ici, les nuits sont longues…
C’est une épopée envoûtante, parsemée de violence et de nostalgie; l’auteur excelle dans la création de ces atmosphères qui enveloppent le lecteur.
C’est un voyage dans une frontière intérieure, dans un en-deça que la civilisation camoufle, une descente vers les forces premières; vengeance, appartenance, survie, faim.
Ce roman berce et happe, saisit l’imaginaire du lecteur pour le conduire vers ce point de l’inconnu, au bord de la frontière, au bord du monde.


Traduit de l’Américain par Mathilde Bach
Edition: Autrement, 2015
310 pages

7,60 euros

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2 commentaires pour Aucun homme ni dieu de William Giraldi

  1. jostein59 dit :

    Du suspense, de l’imaginaire, la nature en premier plan, j’avais bien aimé même si en lisant les critiques littéraires j’en attendais davantage.

    J'aime

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