Jeune fille à l’ouvrage de Yôko Ogawa

9782330058012
Cristallisation
(Chronique d’Abigail)

Yoko Ogawa est une écrivaine Japonaise aujourd’hui mondialement connue. Traduite dans différentes langues, Yoko Ogawa se démarque par sa propension aux formats courts, au style épuré, voir minimaliste, témoignage d’un travail d’écriture profondément maîtrisé.
Il court, dans l’ensemble de son oeuvre, un goût pour les mots, et en particulier pour le vocabulaire rare ou spécialisé. L’écrivaine les recherche sciemment, les collectionne non sans préciosité. C’est là sans doute le reflet d’un schéma récurrent lié à l’intérêt pour le bizarre ou l’insolite, qui transforme l’ensemble de son oeuvre en un objet littéraire à part. Un peu à la manière d’un cabinet des curiosités, drapé d’évanescence, de poésie.
Le recueil de nouvelles Jeune fille à l’ouvrage est donc la dernière publication de cette auteure. Après ses derniers romans, voici un assemblage du genre bref. Pour Yoko Ogawa, c’est le format propice au saisissement d’instants, à leur cristallisation. L’écrivaine s’affirme bien comme l’artiste de la pétrification, celle qui s’empare d’épiphénomènes, de gestes ou d’habitudes anodins, noyés dans l’apparente banalité du quotidien.
Mais, sur eux, elle braque une loupe d’entomologiste. De la répétition de ces faits minuscules, il ressort grâce et poésie. Ainsi de la nouvelle éponyme de ce recueil, qui n’est pas sans évoquer le titre d’un fameux tableau de Maître.
Dans l’ensemble des nouvelles, les atmosphères feutrées se succèdent, des séquences intimes dans des lieux clos. Le motif retravaillé, répété de la mort qui avance lentement, de la focalisation mystérieuse de la mémoire sur un incident oublié, ou encore de la correspondance établie par Yoko Ogawa entre la perception des sons et celle du temps, revient en boucle, correspondance intime, déclinée à l’infini.
Dans la nouvelle La jeune fille à l’ouvrage émerge un pont entre passé et présent, cristallisation sur un souvenir d’enfance et réalité présente de l’âge adulte. Le passage du temps, le travail de transformation de la mémoire, les tris plus ou moins conscients se revivent à travers la métaphore de la broderie. Le motif brodé avec minutie par la jeune fille n’est ni plus ni moins que le compte à rebours du temps de vie restant à la mère du narrateur. Telle une Parque, la jeune fille s’estompe et disparaît son ouvrage achevé; un dessus de lit qui orne le lit d’hôpital, désormais vide, sur lequel est décédée cette même mère. Ressorti des souvenir datés, et parcellaires du narrateur, le personnage féminin y retourne…
L’hypersensibilité aux sons, en particulier dans Ce qui brûle au fonds de la forêt trouve sa résolution dans un lieu imaginaire, une sorte de sanatorium dans lequel les pensionnaires, enfin libérés de leur hyperaccousie goûtent à une suspension du temps et entrent dans un présent répété et perpétuel.
La fascination pour le médical et l’observation des vies microscopiques, l’intérêt pour les formes de vie associées à la colonisation de l’organisme se retrouvent dans la nouvelle L’encyclopédie. De même, la mise en scène d’un jeu aux relents de sado masochisme se présente sous un jour d’une apparence  des plus innocentes dans L’univers du nettoyage de la maison. 
La délicatesse et la précision de l’écriture de Yoko Ogawa s’affirment et se ré affirment à la lecture de ce recueil, avec la finesse silencieuse d’un papier de soie, à l’image de son froissement léger et obsédant. Les personnages existent à peine, suspendus au saisissement de l’éphémère, dans une justesse qui fait de Yoko Ogawa une miniaturiste du travail d’écriture.


Traduit du Japonais par Rose-Marie Makino
Editeurs: Actes Sud, 2016
218 pages
20 euros

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5 commentaires pour Jeune fille à l’ouvrage de Yôko Ogawa

  1. jostein59 dit :

    Je n’ai pas encore lu cette auteure. Je le ferai peut-être avec un roman

    J'aime

  2. lemondedetran dit :

    Moi, je te conseillerai « Les tendres plaintes » de cette auteure. Voilà. (Victoire)

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