Trois jours et une vie de Pierre Lemaître

Mise en page 1
Chronique d’Abigail

Trois jours et une vie ne relève ni du roman policier, puisque la scène du meurtre se joue sous les yeux du lecteur dès le premier chapitre et que l’identité du meurtrier est posée d’emblée, ni du polar.
En revanche, il s’apparente à un roman noir mâtiné d’une chronique lucide et sans appel sur la vie étouffante dans une petite ville. L’une de celles où tout un chacun se connaît depuis l’âge tendre et vit sous l’étroite surveillance du regard de la collectivité. L’une de celles où la sévérité du jugement n’a d’égal que la conception étriquée de l’existence. L’une de celles, enfin, où l’hérédité sociale réitère des attitudes dans un continuum sans recours. Le genre de lieux dont on rêve de partir, redoutant l’échec si l’on ne parvient pas à s’n extirper…
Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013 pour Au revoir là haut, excelle dans sa façon de croquer en quelques mots précis, dans son style sec et direct, des vérités tant psychologiques que sociologiques… De peindre et de saisir l’instinct du groupe et les soubresauts de l’individu.
Ainsi donc, tout commence à l’approche de Noël 1999 à Beauval. La petite communauté suspend son souffle et vit sous la menace des licenciements économiques; le principal employeur, et maire, M. Weiser, possède une entreprise qui fabrique des jouets en bois… Sauf que plus personne n’en achète…
De plus, à Beauval, comme sur l’ensemble du territoire de l’Hexagone, deux tempêtes menacent; Lothar et Martin.
Cependant, au cours de ce jeudi 23 décembre, c’est une autre déflagration qui se joue au coeur de Saint-Eustache, bois abondamment fréquenté par Antoine, 12 ans, pré adolescent esseulé. Ce dernier coule des jours monotones auprès de sa mère divorcée, Mme Courtin, qui l’élève seule.
Là, dans ces bois, poussé par le chagrin d’une perte injuste- son ami, le chien Ulysse, seul compagnon du solitaire Antoine, a été abattu par son maître- l’enfant en tue un autre. Antoine, 12 ans, assassine Rémi, 6 ans…
Il cache le corps lors d’un passage à l’écriture remarquable.
Il fuit les lieux de son forfait, priant pour n’être vu de personne.
Il égare sa montre: » C’était une montre de plongée avec un cadran noir, un bracelet fluo vert (…) démesurée pour le poignet d’Antoine (…) »  Or, cet indice matériel aura toute son importance.
Puis, Antoine va se taire, garder son secret.
Dès lors, les enjeux sont les suivants: permettre à l’esprit, par l’empathie de l’écrivain qui met le lecteur à hauteur d’Antoine, de concevoir ce que la société exclut du possible; un enfant meurtrier. Car, si la pitié s’avère puissante pour l’enfant victime, notre société actuelle appelle à une vengeance féroce pour celui, innommable, qui échappe à ses catégories; l’enfant meurtrier.
Ensuite, suivre en Antoine, sorte de Raskolnikov de 12 ans, le travail de la culpabilité. Du désir tout puissant et libérateur de l’aveu. Tout en créant les conditions de l’impossibilité de ce même aveu, car tout se vit par le regard d’Antoine, dans un enchainement de faits relevant de l’inextricable, voir du fatum.
Le fait divers provoque un remugle. Bientôt relégué par la catastrophe naturelle des tempêtes qui atteignent non pas une famille mais prennent la dimension d’un drame collectif. A la tentative de suicide d’Antoine, savamment niée par sa mère, héroïne de la mauvaise foi, répondent les flots torrentiels chargés de boue qui emportent tout sur leur passage, mettant la ville à sac.
Les années passent.
Le secret, les remords empêchent toute rédemption. Rien ne vient purger la faute initiale, dans l’ambiguité morale qui, à la fois, fait désirer la punition libératrice et, dans le même temps, fait espérer une absolue impunité.
L’enfance gâchée, l’enfance fautive crée l’impossible, entache la conscience d’Antoine, le condamnant à l’échec programmé de sa propre vie, à une expiation permanente: » Sa vie n’était rien d’autre que l’immense défaite à laquelle son enfance, un pur chagrin, l’avait destiné (…) sa peine, pour le crime qu’il avait commis (…) était (…) constituée (…) d’une vie entière qu’il abhorrait (…) qui représentait tout ce qu’il détestait (…) Telle était sa punition: purger sa peine en toute liberté au prix  de son existence toute entière. »
Par un obscur marchandage avec les tréfonds de sa conscience, avec les ironies du destin, Antoine expie en acceptant de se dépouiller de sa propre vie. Pourtant… pourtant… Qui sait quoi?
Qu’a donc percé à jour cette mystérieuse figure, le silencieux médecin de famille Dieulafoy, qui veilla l’enfant après sa tentative de suicide? Qu’a donc vraiment compris sa mère?
Qui, au fonds, qui sait vraiment quoi? Et que penser de cette autre figure, accusé à tort, M. Kowalski, désigné à la vindicte de la communauté?
Qui, vraiment, sait quoi, qui détient la clef du rachat?
C’est cet engrenage de la faute et du secret, l’inéluctable travail de sape d’une vie que dépeint Pierre Lemaître. Avec, au moment de l’achèvement de cette belle lecture, ce terrible, ce tragique relent du gâchis.


Editions: Albin Michel, 2016
278 pages
19,80 euros

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Un commentaire pour Trois jours et une vie de Pierre Lemaître

  1. jostein59 dit :

    Cela me semble une belle réussite. Je le lis bientôt

    J'aime

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