Je suis née à Léningrad de Tatiana Tolstoï

je suis née à leningrad
De Léningrad à Moscou

Nous sommes tous nés quelque part et nous partons réaliser nos rêves ailleurs. Certains reviennent mourir sur les rivages du passé, d’autres poursuivent leur route vers un lieu propice à l’abri du monde. Pour Tatiana Tolstoï, son existence et son identité ont été nourries, façonnées et transformées par deux villes antagonistes : Leningrad et Moscou.

« Je suis née à Leningrad.
Quand on est né, quand on a vécu dans cette ville, on en porte à jamais la marque indélébile. Non pas cet attachement banal au cadre de l’enfance et de l’adolescence, mais la marque de la ville elle-même, de sa splendeur, de sa mélancolie, de ses brumes. Au temps jadis on l’appelait Saint – Pétersbourg, et c’était une des plus belles villes au monde, qui aujourd’hui s’enfonce, se précipite dans les ténèbres, dans l’oubli, dans les eaux pourrissantes du golfe.
(…)
J’ai vécu là-bas la moitié de ma vie, avant de déménager pour Moscou.
Moscou ne ressemble pas à Pétersbourg (…) Il est facile de vivre à Moscou, plus qu’en tout autre endroit de notre pays. Ici tout va n’importe comment, tout échappe aux règles, tout est de travers, tout est bruit et braillement. Moscou rassemble des gens venus de tout le pays, et ce brassage est tel que l’on trouve peu de véritables Moscovites (…)
Si l’on peut dire que Leningrad est une ville encore jeune, mais irrémédiablement malade, alors Moscou est vieille, mais pleine de vie (…) »

La particularité de ce texte réside dans sa construction. En effet, son armature ne permet pas de considérer Je suis née à Leningrad comme un roman ou une autobiographie. Cela ressemble plus à des fragments de pensées, de réflexions que Tatiana Tolstoï entend coucher sur le papier. En 37 pages d’une écriture condensée, l’auteure analyse son rapport avec les deux villes de son cœur. Parler de Leningrad et de Moscou ouvre le champ d’investigation de l’écrivaine. Elle peut alors montrer l’interpénétration entre l’histoire de ces villes et celle de la Russie (l’URSS, à l’époque où est écrit ce récit). L’une contribue à expliquer la grandeur et la décadence de l’autre. Ainsi Leningrad renvoie aux rêves de Pierre le Grand.

« Saint – Pétersbourg ‘’la fenêtre ouverte sur l’Europe », était l’enfant chéri, de Pierre le Grand, à la fois symbole et centre de toutes ses espérances, de toutes ses ambitions et de tous ses rêves (…) »

Saint –Pétersbourg / Léningrad (puis de nouveau Saint –Pétersbourg depuis 1991), c’est cet aigle à deux têtes tournées vers l’Europe et vers l’Orient réunissant ainsi le paradoxe, l’ambiguïté et l’identité complexe du peuple russe. Alors que sa rivale, Moscou, renvoie aux tourments, au destin tragique du pays car « Qui n’a pas détruit, n’a pas pris, n’a pas incendié Moscou ! Brûlée dans sa quasi-totalité lors de l’invasion de Napoléon en 1812, elle fut splendidement reconstruite ; mais elle a connu, du fait de Staline et de Khrouchtchev, des destructions catastrophiques qui lui ont fait perdre son caractère. »

Cependant, bien que dans ce texte, les protagonistes semblent être ces deux villes emblématiques, elles servent aussi de prétextes et de contextes pour Tatiana Tolstoï pour développer sa pensée sur le rôle de l’écrivain russe contemporain et ses motifs d’écriture. En quelques pages, l’auteure n’hésite pas à dénoncer la posture de certains de ses collègues dont les textes sont plutôt des commandes du Kremlin plutôt que de véritables proses sur la réalité de la situation politique en Russie. Publié en 1990 soit un an avant l’effondrement de l’URSS, Tatiana Tolstoï entend clamer sa différence en prenant position de façon courageuse lorsqu’on connaît la censure qui sévissait à l’époque. Selon elle,

« (…) plus la vie est désespérée, absurde pour le citoyen, plus elle est féconde pour l’écrivain. On voit mal quelle inspiration pourrait jaillir d’une vie confortable, ordonnée, mesurée et sans conflit. (…)
J’ai parfois l’impression qu’en ces jours de grande folie beaucoup d’écrivains vivent, comme moi-même, une sorte de dédoublement de personnalité. L’écrivain est dans la situation du peintre qui veut observer avec soin, fixer et refléter sans le déformer le chaos de notre vie. Mais en tant qu’individu responsable, que citoyen, il lui incombe de résister à ce chaos, de le combattre dans la mesure du possible. »

Ainsi, Moscou et Leningrad constituent-elles la matière, le motif du tableau social, économique et politique que Tatiana Tolstoï entend exécuter avec ses propres couleurs et cadrages.

Je suis née à Léningrad est un texte essentiel pour comprendre l’identité, le concept de « l’âme russe » que l’auteure illustre par des pages sublimes (pages 26 – 29). C’est aussi un récit qui retrace la condition des écrivains russes ou de langue russe à l’orée des années 90 – 2000.


Traduit du russe par Elena Joly et Tossia Perrot
Editeurs: Actes Sud, 1990
37 pages

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