La soif de Andreï Guelassimov

9782742762828
Chronique d’Abigail

Constantin boit avec méthode, et avec organisation.
Constantin se retire, dès l’ouverture de ce roman incisif, dans son appartement afin d’y retrouver sa solitude, afin de se retirer tant du monde que de lui-même, quitter sa propre peau, oublier son visage détruit et, pour cela, il doit boire…
D’une soif sans besoin, inextinguible. Une soif qui l’accompagne, se rappelle incessamment.
Constantin est un jeune vétéran comme en fabrique l’armée de Russie, dans la nostalgie et le fantasme de sa pleine puissance. Spectateur de la société qui l’entoure, comme de lui-même, le personnage est agi par le système qui l’entoure, qu’il subit. Absent, il répond d’une façon en apparence mécanique à ce que l’on attend de lui, sans révolte visible, sans désir personnel…
Andrei Guelassimov, dont ce fut le second roman, opte pour un style sec et une économie de moyen. Son écriture reflète l’oralité dans un souci d’efficacité, afin de coller au rythme interne de  son personnage. Non sans empathie et une certaine compassion il épouse son regard.
La soif c’est aussi cette mise en mouvement permanente de trois jeunes vétérans de la guerre de Tchétchénie, Kostia, Pacha et Guéna, partis en quête du quatrième larron, Serioja, disparu. Dans l’habitacle du véhicule, serrés ensemble, dans le souvenir de la destruction de leur blindé commun, ils s’acheminent de gare en gare, interrogent, s’interrogent… Ils se posent à peine dans leurs espaces familiaux inaptes à les contenir, et repartent. Ces trajets parsemés de rencontres éclairent d’une lumière lucide et sans alternative une société russe chaotique, malade  d’elle-même, dans laquelle la génération des fils rompt avec celle des pères… Ces derniers, avachis, impuissants et dépassés, affichent une nostalgie de l’avant, ou un oubli dans un alcoolisme chronique.
Cette ivresse possède un statut quasi rituel, presque cultuel. L’ingurgitation de la vodka engendre une autre ivresse, proprement hallucinatoire, une déformation de la réalité. Celle ci se délite, se poursuit dans un autre champ de la conscience des personnages. L’ivresse est métaphore.
Néanmoins, Kostia, lui, entame un cheminement de transformation. Dessinateur, il apprend à maîtriser son art, donc à savoir regarder. Il voit, sort de l’ivresse collective et de ses déformations hallucinées.
Il voit, avec lucidité. Ce savoir de l’artiste devient, pour cet être mutilé, défiguré en Tchétchénie, à la fois récupération d’une identité et rupture du voile des illusions.
Dans ce récit dénué de sentimentalisme mais néanmoins emprunt d’espoir, Andrei Guelassimov s’engage et véhicule un discours pacifiste tout en dénonçant les aberrations de la Russie de Poutine… Celle qui broie, avec dureté, l’individu, celle qui le muselle.


Traduit du Russe par Joëlle Dublanchet
Editeurs: Actes Sud, 2004
130 pages

Publicités
Cet article, publié dans Littérature russe, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s