L’accompagnatrice de Nina Berberova

9782868690487
Chronique d’Abigail

Il y a dans le roman lucide et cruel de Nina Berberova cette résurgence, la compassion en moins, des humiliés et des offensés chers à une certaine littérature russe du XIX ième siècle, de ces pauvres gens chers à Fiodor Dostoievski.
Car Sonia, que l’on ne nomme jamais que par Sonietchka, son diminutif , à vrai dire le diminutif d’un diminutif, appartient bien à cette famille des offensés. Nul n’utilise jamais son nom de famille.
De fait, dès le départ Sonietchka révèle ses origines sur lesquelles plane la honte de la bâtardise, la suspicion  d’une naissance inavouable. Déjà l’humiliation la brûle, celle d’être le secret qui humilie sa mère, et celle de réitérer dans la mémoire de cette dernière cette tâche. A cela s’ajoute le rabaissement d’appartenir à une classe économiquement laborieuse, de se voir rattrapée par la faim, la crasse, le manque. Car l’arrière fond historique est bien celui de la Russie de ce début de XXième siècle, celle traversée par la Révolution, la chute du tsarisme et l’exil d’une grande bourgeoisie disséminée dans les capitales d’Europe. Ce décor, duquel ressort cette dynamique conflictuelle, cette violence implicite d’affrontement des classes, est aussi celui de ces exilés qui peuplent de façon obsédante et sans complaisance l’oeuvre de Nina Berberova. Elle n’aura de cesse de peindre ces êtres pathétiques, dépassés et nostalgiques.
Dans l’Accompagnatrice, c’est la voix  de Sonietchka que le lecteur entend.  Tel le murmure d’une confession par cette discrète qui raconte un épisode central de sa vie; celui pendant lequel elle devint, extirpée de son obscurité par son talent de pianiste, l’accompagnatrice de la cantatrice Maria Nikolaevna. Elle entre dans l’intimité du couple des Travine. Sonia, la presque muette, raconte. Car Sonia demeura bel et bien l’accompagnatrice. Une ombre, un vague reflet. Un personnage condamné à marcher en retrait, à demeurer confiné à l’arrière scène. A assister au triomphe répété de l’autre, celle qui a tout; la beauté, l’éclat, le talent. Et l’amour. Celle qui est vue, désirée.
A l’image du petit peuple réduit à connaître la faim, à partager des appartements collectifs, à rêver de chaleur, de bain, Sonietchka voit se dérouler quotidiennement, sous ses yeux, la vie vibrante de la cantatrice. Elle a tout ce qu’elle n’aura jamais. Par une cruelle et arbitraire distribution des cartes.
Avec une lucidité implacable, avec cet éclairage cru qui confine au masochisme, Sonietchka confesse sa disgrâce physique, un talent certes modéré… L’accompagnatrice, araignée silencieuse, tisse sa toile, observe, cannibalise la cantatrice par son désir aigre. C’est une relation inégale qui s’instaure. L’une est actrice et l’autre spectatrice rongée de passion et de haine.
Sonietchka s’immisce dans l’intime, dans les intrigues amoureuses. Ce qui surajoute à sa sensation de transparence.Un ballet muet se met en place, celui des oscillations entre répulsion et fascination. Tout y est; le mari trompé, qui se sacrifie, l’amant, la femme fatale. L’obsession maladive de Sonietchka, l’addiction, lui fera envisager le meurtre. Sous la façade sans éclat de son visage, une tempête gronde et la dévore. C’est le déchirement de son âme qu’elle raconte, peu à peu détruite, vampirisée, consumée par la haine/amour vis à vis de Maria Nikolaevna.
Sous cet affrontement intensément vécu par l’une, ignoré par l’autre, c’est l’antagonisme de classes qui se joue, les bouleversements à venir. Sonietchka, pathétique, ressent l’exil tant intérieur qu’extérieur.
Elle s’en retournera à son obscurité.
Personnage blessé et lucide, elle atteint le lecteur au coeur, non sans ambiguité. Celle de cette colère que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver, parfois, à l’égard des vaincus…
Avec la force de son talent terrible, Nina Berberova narre l’impossible identification, la lente consumation intérieure d’un amour qui ne dit pas son nom.


Traduit du russe par Lydia Chweitzer
Editeurs: Actes Sud, 1985
118 pages
8 euros

Publicités
Cet article, publié dans Littérature russe, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s