Dans l’antre d’Aoï Garden

9782367270135
La part de l’ombre

Le dernier ouvrage de l’auteure coréenne Pyun Hye –Young est composé de micro –fictions comme l’indique la première de couverture. Le titre en français Dans l’antre d’Aoï Garden est un clin d’œil à la nouvelle Aoï Garden qui ouvre l’œuvre.

Dans l’antre de l’Aoï Garden est composé de quatre récits aux noms évocateurs. La première nouvelle nous offre une vision apocalyptique d’un monde ravagé par une épidémie qui décime la population. Les survivants se retrouvent en quarantaine dans un quartier fantôme… Avec Les cadavres, le sujet est clairement énoncé. Il s’agit d’un homme dont la femme est portée disparue. Convoqué par la police, il doit identifier des morceaux de corps et confirmer s’il s’agit bien là de la dépouille de sa femme. Le lecteur suit l’homme dans les dédales de sa pensée. A chaque mot, à chaque évocation de la dernière journée de la vie de sa femme, le lecteur doute de l’innocence de ce mari jusqu’au moment où tout bascule… L’étang débute sur une disparition et une enquête policière. Cependant, l’auteure va très vite attirer l’attention de son lecteur sur une mystérieuse cabane dans laquelle vivotent des enfants abandonnés par leur mère. Progressivement, le voile se déchire et lorsque le policier pénètre dans la cabane, il assiste à une scène oscillant entre un conte horrifique et une scène de crime macabre. Le lecteur est alors déstabilisé. Sa vue se trouble. Ses yeux l’ont-ils trompés ? Est-ce qu’il est encore dans le réel ou bien la frontière a-t-elle été franchie ? Le motif de l’enfant abandonné est de nouveau traité avec brio dans La bouche d’égout. Pyun Hye –Young part d’une réalité sordide pour entrainer son public dans une course folle afin de le précipiter dans un espace désinfecté où les scientifiques déjouent les mystères de la nature en pratiquant des expériences de vivisection sur des humains considérés comme des rebuts de la société. Là encore, elle efface la frontière entre le réel et le fantastique, entre la raison et la folie.

Il est clair que l’écriture de la coréenne Pyun Hye –Young est abrupte, violente, incisive et crue. Elle ose rompre avec une tradition classique qui régit depuis toujours le bassin du Sud Est Asiatique sous l’influence du confucianisme et du shintoïsme. En effet, un écrivain d’Asie doit traiter des sujets dits « nobles » et dans son écriture, les mots ne doivent pas décrire une réalité crue du corps telle que les liquides corporelles suintants sur la peau, la putréfaction du corps ainsi que la mise en scène horrifique et macabre de cannibalisme ou de démembrement. Or ces codes, l’écrivaine semble les balayer d’un revers de main. Elle scrute l’homme dans ce qu’il a de plus bestial. Nous sommes au-delà de l’hyper réalisme. Les descriptions, les images et le traitement du corps humain concourent à anéantir ce que le monde anglo –saxon appelle the human being, autrement dit ce qui constitue notre essence intrinsèque, notre humanité.

Dans l’interview donnée par l’auteure à keulmadang (http://www.keulmadang.com/blog/rencontre -avec -pyun -hye -young/) le journaliste insiste sur son caractère sulfureux et subversif. Il souligne le renversement des valeurs patriarcales dont font preuve les récits de Pyun Hye –Young, d’abord dans Cendres et rouge puis dans celui-ci. Plus encore, l’auteure transgresse un tabou par son traitement du corps. Elle refuse de le considérer comme sacré et de ce fait de le considérer avec respect. Placé dans une situation extrême, l’homme devient un être hybride à la lisière de l’animalité. Il devient un corps sale, fait de chair putride et de sang pourri. Rien ne peut être sauvé dans l’univers de l’auteure marquée par l’épidémie du SRAS de 2003. Le réel devient horrifique et l’épouvante côtoie sans honte les vivants rendus cadavres… Lire Dans l’antre d’Aoï Garden (…) (c’est) accepter de descendre dans le trou, au risque de céder à l’attrait de chose pourtant si déplaisantes… »

Ainsi, commence l’exploration de la chose  « humaine ».


Nouvelles traduites du coréen par Jeongmin Domissy – Lee et Julien Paolucci
Editeurs : Decrescenzo, 2015
122 pages
14 €

Publicités
Cet article, publié dans La littérature coréenne, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s