Sonietchka de Ludmila Oulitskaia

Oulitskaia_Sonitchka_Gallimard
Chronique d’Abigail

Il est de ces personnages modestes qui traversent la littérature. Voyageurs constitués de mots, et dans le même temps, être faits d’une autre matière, nimbés, depuis leur for intérieur, d’un halo de lumière.
Ainsi en va-t-il de l’humble Sonietchka….
Ce personnage féminin incarne l’héroïne du bref roman éponyme de Ludmila Ouliskaia, et lui valut le prix Simone de Beauvoir en 2011.
Voilà une jeune fille, éprise de mots, dénuée de joliesse extérieure, le sachant, mais se nourrissant essentiellement, par dessus toutes choses, de littérature.
Sonietchka vit, absorbée par les livres. Gardienne du trésor, elle exerce dans la réserve d’une bibliothèque. Ce qui évoque, d’emblée, une métaphore de l’existence de ce personnage, à peine accroché au réel, et, dans le même temps, retirée humblement, dévouée, mue par un amour sans avarice.
Sonietchka se trouve parée d’un don véritable pour la lecture, puisqu’elle:« (…) tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. » Le ton est donné; mêlant tendresse et ironie, l’écrivaine jette un regard à la fois précis et poétique sur ses personnages.
C’est dans ce labyrinthe d’ouvrages, si protecteur, que Robert Victorovitch, découvre Sonia, voit en elle, de façon immédiate, sa destinée, sa future épouse. Peintre de 20 ans plus âgé qu’elle, il l’épouse et l’emmène vivre avec lui en relégation. Car l’arrière fonds du poids des difficultés quotidiennes, de la suspicion et de l’arbitraire du régime Soviétique, ses tracasseries écrasantes pour l’individu, absurdes, sont bien présentes.
Ensemble, ils fondent une famille; et Sonietchka, demeure cet être mu de l’intérieur par la Joie. A peine réelle, funambule que ses proches ressentent à peine. Obscure, modeste, elle transforme son existence en actions de grâces quotidiennes: » (…) chaque jour que Dieu faisait se gravait dans sa mémoire avec ce qu’il avait d’unique (…) l’un avec sa pluie paresseuse (…) un autre avec le gros oiseau (…) couleur de fer rouillé (…). »
Sonia appartient à cette famille des petites gens, motif littéraire récurrent qui confine au spirituel. Elle voit la beauté dans chaque détail, reçoit sa vie telle un cadeau immérité. Elle en pressent obscurément la fragilité qu’elle accepte. Car Sonia est acceptation. De fait, lorsque cette sphère bienheureuse du quotidien s’effrite, que sa fille Tania part, que son mari s’éprend de la très jeune et très belle  Jasia, recouvrant désormais ses toiles de cette inspiration nouvelle, transporté par cette muse, Sonia accepte. Rend grâce, encore: » (…)  comme la vie est bien faite, de lui avoir envoyé sur ses vieux jours ce miracle qui l’a incité à revenir à ce qu’il y a de plus important en lui, son art… »  Peu à peu, voilà Sonietchka toujours plus dépouillée, et néanmoins comblée.
La perte progressive des êtres chers, de ses biens, la rapproche presque de sa source intérieure, sa lumière personnelle. Au soir de sa vie, veuve, Sonia reste cet être de foi, et invariablement: » Au printemps, elle se rend au cimetière (…) plante sur la tombe de son mari des fleurs blanches (…) ».
Avant  de s’en revenir à la magie originelle, celle des délices de la lecture qui fondent la vraie nature de cet être.
Sonietchka est une douce. Un de ces êtres à la petite lumière vacillante, ni héroïque, ni spectaculaire. Mue chaque jour par l’amour, qui communique sa chaleur alentour. Un être mené par une énigmatique paix intérieur, dans et hors du monde.
Un beau et bref récit, doux, mélancolique…


Roman traduit du russe par Sophie Benech
Editions: Gallimard, 1996
116 pages
8 euros

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