Psaumes balbutiés de Erwin Mortier

51FxuvUBS8L._SX195_
Chronique d’Abigail

Comment tout commence-t-il? Quel est, un beau jour, passant inaperçu sur l’instant, ce signe précurseur du commencement de la fin?
Dans la délicate traduction du néerlandais (Belgique) par Marie Hooghe, Psaumes balbutiés sont les fragments d’une quête. Celle d’une survivance, à travers les souvenirs, à travers les mots, de ce qui fit la singularité et l’humanité de la mère d’Erwin Mortier. Celle qui parait s’évaporer, s’échapper jour après jour en un autre pays, celui du présent éternel, happée par la maladie d’Alzheimer.
C’est le récit d’un au revoir qui nous est livré. Une succession de passages brefs, parsemés tous d’une douloureuse, d’une vibrante poésie. L’échappée progressive de la mémoire qui confronte tout un chacun à l’insoluble énigme de l’autre, à la question de son identité.
Le titre même Psaumes balbutiés renvoie aussi bien à la poésie qu’à l’hésitation, ce balbutiement, ce babil premier ou final, ces mots qui se délitent, se perdent, sur lesquels la mère de l’auteur bute. Et le premier de ces mots ramène à la profession de l’auteur; livre. Le livre d’heures de ma mère, qui sous titre l’ouvrage, c’est bien celui que, désormais, l’on égrène, dans cet oubli chronique, vers ce retour à l’origine, avant le langage. Comment se perçoit le monde hors des mots, comment se comprend-t-il?
Dire adieu à celle qui a transmis la vie, qui berça dans son liquide amniotique les premières cellules de l’écrivain. Dire adieu à celle qui est déjà partie, insaisissable, déjà perdue, toujours aimée Viscéralement aimée.
C’est cette lente désunion des mains enlacées, cette acceptation impossible d’un départ avant l’heure qu’écrit Erwin Mortier. Il chante cet adieu, par avance, à celle qui s’en est déjà un peu allée:« Mort, laisse la partir comme une sorte d’oubli (…) Qu’elle laisse derrière elle, sans y penser (…) et quitte la pièce en effleurant l table du bout des doigts (…) Et qu’elle parte alors, par le sentier qu’elle a oublié depuis longtemps. ».
Les effets de répétition ou d’invocation évoquent une psalmodie lente. Avec la disparition du langage, c’est l’être de chair qui s’estompe à son tour. Erwin Mortier décrit une créature toujours plus légère, toujours plus fragile, si décharnée qu’elle ressemble à une funambule prêt à rompre l’équilibre. Mais que comprendre, que saisir du mystère qui se joue dans ce crâne? Comment décrypter encore les émotions?: » (…) ce corps qu’agitent des crises et des spasmes, ce n’est plus ma mère (…) ce squelette grelottant, cette épave, c’est toujours ma mère (…) il reste encore ce quelque chose d’elle (…) ». 
Cette femme à la fragilité pathétique c’est toujours la mère d’Erwin Mortier et c’est aussi une autre…
Ces Psaumes balbutiés, d’une façon douce, poignante préparent l’adieu à celle qui survit encore dans la mémoire des vivants et des proches. Cette infinie fragilité de l’être, nous souhaiterions la mettre en relation avec les sculptures de bronze de  Marc Petit; car, dans les deux cas, ces créatures dressées sur leurs membre grêles sont comme sorties de la glaise des origines et rappellent que nous y retournerons…
Leurs regards de bronze, leurs orbites vides, comme le regard perdu qui paraît chercher quelque chose chez l’être souffrant d’Alzheimer, nous troublent. Car, au final, c’est à travers nous qu’ils regardent, au delà de nous… Pour finir par se percuter au coeur de notre humanité, nous donnant cette envie première de les serrer, de les étreindre dans l’ultime et la seule consolation.


Editeurs: Libretto, 2013
182 pages
8,70 euros

Publicités
Cet article, publié dans Littérature belge, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s