le roseau révolté de Nina Berberova

9782742701575
Et nos amours déçus…

Avec Nina Berberova, nous sommes habitués au récit bref sauf peut-être avec son roman Le livre du bonheur qui condense 278 pages. Avec Le roseau révolté, l’intrigue tient en 71 pages. C’est une écriture dramatique resserrée : aucun mot n’est superflu. Il participe au resserrement de l’intrigue sur un événement précis : la promesse non tenue de l’amant et la dimension sublime de la femme dans cette relation contrariée. La nervosité du style, son caractère dépouillé et sa précision chirurgicale concourent à faire de ce court roman une pépite en terme d’analyse des sentiments amoureux. Mais de quoi s’agit-il ?

A la veille de la seconde guerre mondiale, une femme accompagne, Einar, son amant jusqu’à la gare. Ce dernier part pour Stockholm. Le cœur lourd, ils se promettent de se retrouver une fois la guerre terminée. La femme reste à Paris et endure la guerre et l’occupation.

Quand le conflit s’achève, elle ne parvient plus à retrouver son ancien amour. Ses lettres lui sont retournées jusqu’à ce qu’elle arrive en Suède pour régler une affaire de succession et se retrouve devant l’immeuble d’Einar…

Dans ce roman de 71 pages, Nina Berberova réussit encore une fois avec son écriture acerbe à nous dépeindre le crépuscule des amours et la lâcheté des êtres . Le « roseau » n’est autre que la jeune délaissée qui malgré les vents contraires de la vie, jamais ne se courbe.

« Avant de vous quitter, je voudrais dire que j’ai appris quelque chose pendant ces années. Maintenant, quand une porte s’ouvre ou qu’une fenêtre se relève, les larmes de gratitude ne m’étouffent plus, non ! Je ne profite pas de toutes les occasions, je ne m’incline pas devant toutes les permissions. Après ce que j’ai vu, je n’ai pas envie d’être, en quoi que ce soit, l’animal que l’on met au pas, que l’on dresse, que l’on envoie quelque part, que l’on gave ou que l’on congratule pour avoir obéi à la baguette. »

Il y a dans ce petit bijou, une certaine mélancolie du temps qui passe et qui tue les espoirs et les passions. Il y a aussi dans l’ultime décision de la jeune femme quelque chose de presque cornélien. Si le trio, l’amant d’antan, l’épouse légitime et la jeune amoureuse du passé qui refait surface constitue les protagonistes de cette histoire, ce n’est pas pour autant un vaudeville comique et vulgaire. L’élégance du style, la grandeur morale de la narratrice et l’implacable machination de l’épouse éprise donne à ce récit une dimension psychologique d’envergure. C’est une étude de la passion et de la jalousie. Au final, le couple que forme Enard et Emma cristallise ce que probablement la narratrice abhorre.

Nina Berberova est sans illusion et décrit la passion comme un processus pulsionnel et éphémère qui lorsqu’elle ne consume pas les êtres, les avilit et leur ôte toute tentation vers le mieux.

« Je voudrais encore vous dire : si vous permettez à un autre d’organiser votre no man’s land, vous vous retrouverez à la fin prisonnier dans une chambre de luxe, dans un hôtel de luxe, pendant qu’on fait brûler vos livres et qu’on vous sépare de vos proches. Il suffit de céder une fois, et il n’y a plus de limites, vous voilà complètement dépouillé. Où cela s’arrête-t-il, Einar ? Où sont alors le mystère et la liberté ? »

La réponse est peut-être cachée dans l’écriture incisive de la grande dame russe.


Roman traduit du russe par Luba Jurgenson
Editeurs : Actes Sud, 1988
71 pages
7,5 €

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